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La littérature de jeunesse et son pouvoir pédagogique, Volume XXIV , No 1 et 2, 1996.

Rencontre avec onze écrivaines et écrivains


Jean­François BOUTIN
Étudiant­chercheur en didactique du français (littérature)
Département de didactique, psychopédagogie et technique éducative
Université Laval, Québec

Des livres. Des romans, du théâtre, de la prose et de la poésie... Des livres, des milliers de livres. Des centaines de milliers de livres, mais une littérature. La littérature. Cette littérature essentielle qui appartient à deux personnes : une créatrice/productrice ou un créateur/producteur et une communicatrice ou un communicateur (reproductrice ou reproducteur en devenir?). Entre celui qui crée la matière littéraire et celui qui s'en nourrit s'instaure un dialogue implicite. L'écrivaine ou l'écrivain offre des univers en suspension, véritables arcanes de sens où la lectrice ou le lecteur épuise, voyageur consentant, son appétit d'imaginaire.

Définir l'écrivaine ou l'écrivain

Cette littérature, ce champ des possibles (Bourdieu, 1994), n'a pu, ne peut et ne pourra exister que par l'action de cet individu qu'on appelle l'écrivain, cet être décidé à créer ou à recréer, grâce au langage, le monde tel qu'il l'appréhende. L'«écrivain», et non pas l'«écrivant» (Barthes, 1981, p. 148), cet «individu qui produit des oeuvres artistiques au moyen du langage» (Demougin, 1992, p. 485). En fait, le champ littéraire n'existe que par l'écrivaine ou l'écrivain. «L'écrivain qui lui donne naissance, qui le façonne comme une oeuvre de vie, qui le soigne, le cultive, le métamorphose» (Boutin, 1995, p.1). Or, qui est vraiment l'écrivaine ou l'écrivain?

À vrai dire, les gens connaissent généralement fort peu de choses au sujet de l'écrivaine ou de l'écrivain, sinon quelques oeuvres reconnues ou quelques faits tirés d'une biographie parfois sublimée par la rumeur publique. À l'école, là même où on se propose d'initier les élèves à la littérature, là où on cherche à transmettre aux jeunes le goût de lire et d'écrire, l'écrivaine ou l'écrivain n'y est guère plus l'objet de discussion. Bien sûr, on présente brièvement l'auteure ou l'auteur du livre au feuilleton, une tournée des écrivaines et des écrivains s'arrête peut­être en classe ou les élèves se rendent au salon du livre du coin, mais l'écrivaine et l'écrivain, ces créatrices et ces créateurs de littérature, demeurent toujours, même à l'école, auréolés de mystère...

Une didactique de la littérature qui doit s'intéresser à l'écrivaine et à l'écrivain

Nous croyons qu'il s'avère fondamental, dans la perspective de l'enseignement de la littérature à l'école primaire et secondaire, d'amener les élèves à entreprendre une réflexion sur l'être écrivain. Nous estimons que cette «rencontre» ne peut que contribuer à l'amélioration de la pratique effective du texte littéraire (lecture/écriture) des élèves.

Dans ce sens, nous considérons, à l'instar de Christian Poslianec, que la didactique de la littérature a tout à gagner à s'intéresser davantage à la créatrice ou au créateur de la matière littéraire. En plus de participer au renouvellement de l'enseignement de la littérature au sein de la classe de français (Bourque, 1989; Simard, 1989), cette perspective pourrait soutenir significativement «ceux qui se soucient d'abord de la façon dont on peut donner le goût de lire aux enfants» (Poslianec, 1991, p. 23). Sans oublier qu'une telle démarche permettrait à coup sûr d'élucider, du moins en partie, le «flou sémantique de notions comme celle d'écrivain» (Bourdieu, 1992, p. 311).

Découvrir l'écrivaine ou l'écrivain

Ces convictions, associées à une certaine méconnaissance du statut réel de l'écrivaine ou de l'écrivain contemporain au Québec, nous ont incités à entreprendre une démarche d'analyse de l'être écrivain en cette fin du XXe siècle. Car la notion d'écrivain pose problème.

En effet, qu'est­ce donc que de se faire écrivaine ou écrivain pour la jeunesse? À qui et à quoi ressemble cet individu? Comment la créatrice ou le créateur littéraire travaille­t­il? Et quelles sont les relations qu'il tisse et entretient avec la société? À vrai dire, nous n'en avions qu'une très vague idée.

Parce que les données sur la situation de l'écrivain québécois se font plutôt rares, principalement dans le domaine de la littérature de jeunesse, nous avons décidé de réaliser une série d'entretiens avec quelques créatrices et créateurs littéraires, afin de dresser une première ébauche de leur statut réel.

Les écrivaines et les écrivains Chrystine Brouillet, Denis Côté, Madeleine Gaudreault­Labrecque1, Michel Tremblay, Dominique Demers, Raymond Plante, Bertrand Gauthier, François Gravel, Christiane Duchesne, Carmen Marois et Michèle Marineau ont gracieusement accepté de participer à notre enquête. Toutes les écrivaines et tous les écrivains interrogés, à l'exception de Michel Tremblay, sont actifs dans le domaine de la littérature de jeunesse.

Nous avons établi un corpus de 31 questions, divisé en 3 grandes catégories. Une première série de questions porte sur la nature de l'écrivain (définition, rapports entre écrivains, âge, cheminement scolaire, qualités, défauts, influences, etc.). Un deuxième regroupement aborde le travail de l'écrivain (processus d'écriture, inspiration, outils, lieu et horaire de travail, édition, traduction, difficultés, etc.). Enfin, quelques questions traitent de l'écrivain dans la société (rôle social, reconnaissance publique, public visé, rôle de l'école par rapport à la littérature, etc.).

Un portrait­synthèse de l'écrivaine et de l'écrivain québécois

Nous présenterons maintenant une synthèse des nombreux commentaires émis par les créatrices et les créateurs littéraires que nous avons interrogés au regard de leur situation professionnelle. Il s'agit d'esquisser ici le portrait de l'écrivaine et de l'écrivain à l'aube du XXIe siècle. À la lumière des propos énoncés par les écrivaines et les écrivains, nous sommes en mesure de décrire, même sommairement, le statut actuel de quelques créatrices et créateurs québécois. Il sera d'abord question de la nature de l'écrivain, ensuite de la dynamique du travail de la créatrice ou du créateur littéraire et, finalement, des diverses relations de ce dernier dans l'univers social.

La nature de l'écrivaine et de l'écrivain

Les créatrices et les créateurs littéraires que nous avons rencontrés possèdent tous une idée assez précise de leur propre «nature» d'écrivain; chacune et chacun en proposent d'ailleurs une définition fort personnelle. Nous ne relevons aucune définition convergente ou, du moins, vraiment conciliatrice. Pour certains, l'écrivain est une personne qui aime écrire des textes de fiction (C. Duchesne, D. Demers), quelqu'un qui réinvente le monde (C. Marois) ou qui peut même être un mystérieux «magicien» (M. Gaudreault­Labrecque). Pour d'autres, il s'agit plutôt d'une femme ou d'un homme qui doit critiquer la société (M. Tremblay) ou qui, minimalement, doit en être le témoin attentif (B. Gauthier). Toutefois, plusieurs mentionnent que l'écrivain est d'abord et avant tout un conteur, un être qui prend plaisir à imaginer et à raconter des histoires.

Toutes les créatrices et tous les créateurs littéraires reconnaissent avoir été et être toujours influencés par d'autres écrivaines ou écrivains ou par des livres qui les ont touchés plus particulièrement. Hergé (Tintin), Henri Verne (Bob Morane) et, dans une moindre mesure, de grands auteurs classiques tels Maupassant, Camus et Zola sont cités plus fréquemment. Les écrivaines et les écrivains interrogés admettent l'existence de filiations entre leur propre démarche créatrice et celle de certains de leurs collègues, notamment en ce qui concerne les genres, les thèmes et les valeurs abordés dans leurs différentes oeuvres.

La grande majorité des écrivaines et des écrivains n'apprécient guère le milieu littéraire et surtout le décorum qui semble y être intimement relié. Ils cherchent visiblement à éviter les activités sociales et autres mondanités des cercles littéraires. Plusieurs n'entretiennent que des contacts furtifs avec leurs pairs du monde de la littérature, bien que les écrivains Gravel, Marois, Duchesne et Marineau se fréquentent d'une façon plus assidue, étant devenus, au fil du temps, de bons amis. L'isolement et la solitude semblent donc de mise. Individualistes, les écrivaines et les écrivains? Dans une certaine mesure, certainement.

Dès leur enfance et leur adolescence, toutes les écrivaines et tous les écrivains rencontrés admettent avoir été envoûtés par la lecture et, dans une moindre mesure, par l'écriture. Ils lisaient beaucoup, souvent d'une façon presque frénétique, des séries populaires comme Bob Morane et Sylvie ainsi que des bandes dessinées (Tintin, Spirou, etc.). Les onze personnes interrogées se décrivent toujours comme des lectrices et des lecteurs invétérés. À l'époque de leur jeunesse, l'écrivaine ou l'écrivain représentait à leurs yeux un être indéniablement hors des normes établies, souvent «extraordinaire» ou même inaccessible. D'une certaine façon, ils adhéraient au vieux mythe de l'écrivain reclus dans sa tour d'ivoire, ermite à la recherche de l'inspiration divine et de l'absolu. Image qui était donc fidèle, comme l'explique Michèle Marineau, au stéréotype du «sage écrivain âgé et barbu». Cette représentation particulière a d'ailleurs été relevée par la recherche il y a plusieurs années (Brassart, 1980, p. 10­13) 2.

Si la plupart ont fréquenté le collège et l'université, ils conservent de leur passage au sein des institutions scolaires un souvenir qui se distingue d'une personne à l'autre. En effet, plusieurs ont bien aimé fréquenter l'école, notamment Michel Tremblay, Michèle Marineau et Dominique Demers, qui a même complété des études de doctorat en littérature de jeunesse. Quelques créatrices et créateurs, dont Carmen Marois, Denis Côté et Madeleine Gaudreault­Labrecque, ont terminé des études de deuxième cycle universitaire; Côté et Gaudreault­Labrecque ont obtenu leur diplôme en création littéraire. D'autres gardent un souvenir mitigé de leur vie scolaire; nous songeons ici à Chrystine Brouillet et à Carmen Marois (même si cette dernière a obtenu une maîtrise en droit), qui avouent toutes deux avoir véritablement détesté le fait d'être confinées à un pupitre durant de si longues années.

Les principales qualités que les écrivaines et les écrivains s'attribuent sont d'abord l'imagination, cette veine créatrice qui constitue la source de leur activité littéraire, ainsi qu'une grande aptitude pour la narration. La patience, la rapidité, la ponctualité, la ténacité et le sens du dialogue représentent les autres grandes qualités qu'ils estiment détenir. Sans surprise, les créatrices et les créateurs s'affligent de mille et un défauts, tous plus différents les uns des autres. Mentionnons toutefois que certaines écrivaines (Michèle Marineau, Carmen Marois, Chrystine Brouillet) invoquent une grande paresse ou une tendance certaine à la procrastination.

À la question s'il y a un âge de prédilection pour devenir écrivaine ou écrivain, les réponses sont encore une fois partagées. Certains affirment qu'on peut écrire à tout âge, bien que ceux­ci se disent conscients du fait que les jeunes «Mozart» de la littérature, pour reprendre une expression de Carmen Marois, sont plutôt exceptionnels. Les écrivains Côté, Brouillet, Demers, Plante et Gravel croient au contraire qu'il est nécessaire d'avoir vécu différentes expériences, qu'une certaine maturité s'avère indispensable à l'écriture d'oeuvres signifiantes.

Les personnes qui envisagent d'écrire un jour de la littérature doivent jouir, selon l'ensemble des créatrices ou des créateurs interrogés, d'un talent inné. De plus, l'écriture, qu'il s'agisse d'une «urgence» (C. Duchesne) ou d'un «travail tenace» (C. Brouillet), est une tâche qui exige beaucoup d'effort, de temps, de patience, de persévérance et d'attention.

Les écrivaines et les écrivains qui nous ont reçus habitent la ville ou la banlieue. Aucun ne réside en milieu rural. Il faut préciser toutefois que quelques­uns d'entre eux, dont Dominique Demers, aiment bien fuir à l'occasion leur domicile afin d'aller écrire à la campagne ou même en forêt. À nouveau, on se retrouve aux antipodes de la vieille image stéréotypée de l'écrivain parcourant champs et boisés à la recherche de l'inspiration.

Le travail de l'écrivaine et de l'écrivain

En ce qui concerne les différents aspects du travail de l'écrivain, les créatrices et les créateurs qui nous ont accordé des entrevues rapportent de nombreux faits.

Tout d'abord, lorsqu'elles écrivent, les onze personnes se retrouvent seules. Elles s'isolent dans une pièce ou un bureau silencieux; cet endroit est généralement réservé pour le travail de rédaction des manuscrits. Dix des onze créatrices et créateurs utilisent l'ordinateur pour écrire leurs textes. Ils apprécient ce support technologique qui facilite leur tâche, voire qui l'améliore pour certains (D. Côté, M. Marineau). L'écrivaine Madeleine Gaudreault­Labrecque préférait, quant à elle, l'écriture à la plume.

Quant à l'horaire de travail, celui­ci correspond en gros à «celui des fonctionnaires», comme l'affirme Denis Côté. Les créatrices et les créateurs s'accordent des périodes d'écriture qui se déroulent principalement l'avant­midi, mais aussi en après­midi. Madeleine Gaudreault­Labrecque se démarquait encore une fois de ses pairs, car elle choississait la nuit pour écrire ses oeuvres. Michèle Marineau aimerait bien, elle aussi, écrire la nuit, sauf que ses occupations familiales ne lui en offrent guère l'occasion.

Les méthodes de rédaction des écrivaines et des écrivains rencontrés fluctuent d'une façon significative d'une personne à l'autre. Toutefois, la majorité des créatrices et des créateurs littéraires précisent que leur processus d'écriture est toujours constitué de plusieurs étapes. Ces dernières changent sensiblement selon l'écrivain ou selon le type d'ouvrage en chantier. Seules les écrivaines Duchesne, Marois et Marineau affirment qu'elles rédigent leurs ouvrages sans méthode, sans plan ni ligne directrice, préférant se laisser conduire là où leurs mots et leur imaginaire veulent bien les mener.

L'inspiration est une facette indissociable du travail de création d'oeuvres littéraires. Les personnes interrogées mentionnent plusieurs sources à leur inspiration, dont des événements du quotidien et de l'actualité, des faits qu'eux ou leur entourage ont vécus ainsi que des émotions qu'ils ont ressenties ou qu'ils ressentent toujours.

L'écriture d'un livre varie toujours en fonction du genre, du sujet et du thème. Cette activité peut s'échelonner sur une ou deux semaines, sur quelques mois ou même sur plusieurs années. La plupart des créatrices et des créateurs prétendent ne pas avoir de genre de prédilection, même s'ils reconnaissent se sentir plus à leur aise ou plus appréciés dans certains genres en particulier. C'est le cas, par exemple, de Chrystine Brouillet avec le roman policier, de Denis Côté avec la science­fiction et le fantastique, ainsi que de Carmen Marois, elle aussi avec la littérature fantastique.

Alors que plusieurs effectuent des recherches sur les thèmes ou les sujets qu'ils abordent dans leurs oeuvres, d'autres précisent qu'ils n'en font que d'une façon sporadique, seulement lorsque le thème, le sujet ou les idées propres au texte l'exigent. La plupart des écrivaines et des écrivains qui oeuvrent dans le créneau de l'enfance et de la jeunesse sont divisés lorsqu'on leur demande si l'écriture pour ce type de public est plus difficile et plus exigeante que celle pour les adultes. Si Dominique Demers et François Gravel répondent dans l'affirmative, alors que Chrystine Brouillet, Bertrand Gauthier et Carmen Marois pensent plutôt le contraire, les autres créateurs (D. Côté, M. Marineau, R. Plante, C. Duchesne et M. Gaudreault­Labrecque) ne perçoivent pas de différence importante entre ces deux publics spécifiques.

Quant à Michel Tremblay, il considère qu'écrire pour la jeunesse demande beaucoup plus de doigté et de tact parce que les jeunes sont, d'après lui, plus facilement influencés par les propos des auteures et des auteurs. Quoi qu'il en soit, la plupart des personnes rencontrées estiment que la littérature de jeunesse n'obtient pas, aussi bien au point de vue culturel que social, toute la reconnaissance et toute la valorisation méritées.

Dans l'ensemble, les écrivaines et les écrivains que nous avons rencontrés disent être globalement satisfaits des relations professionnelles entretenues avec les maisons d'édition qui publient actuellement leurs ouvrages. On ne peut malheureusement pas en dire autant des conditions de travail qui leur furent proposées dans le passé. En effet, plusieurs créatrices et créateurs ont connu divers problèmes d'édition, notamment en ce qui concerne le soutien médiatique et technique ou la question des droits d'auteur.

Dans un autre ordre d'idées, dix des onze écrivaines et écrivains interrogés n'hésitent pas à affirmer qu'écrire de la littérature constitue un véritable travail, un grand travail même, souvent ardu et contraignant, un travail qui peut être parfois frustrant, mais aussi et surtout fort gratifiant, plaisant et passionnant. L'écrivaine Madeleine Gaudreault­Labrecque entrevoyait l'écriture non pas comme un travail mais plutôt comme une «véritable manière de vivre».

L'écrivain dans la société

Se faire écrivaine ou écrivain, épouser la cause de l'écriture littéraire, écrire pour la jeunesse, tout cela comporte un volet social incontournable. En tant qu'agentes et agents sociaux disposés à l'action dans l'espace des possibles du champ littéraire (Bourdieu, 1992), les écrivaines et les écrivains peuvent légitimement analyser la place et le rôle qui leur sont conférés au sein de la société.

Il faut d'abord préciser que toutes les écrivaines et tous les écrivains reconnaissent qu'ils occupent une position sociale déterminée; celle­ci est d'ailleurs considérée par les créatrices et les créateurs comme essentielle pour le bien­être des collectivités.

Que ce soit dans le but de procurer aux lectrices et aux lecteurs l'évasion par l'imaginaire, de leur faire vivre des expériences émotives, de partager avec eux des visions du monde, de leur donner de l'espoir et des encouragements, de contribuer à l'évolution de la culture et même d'attiser la critique de la société, les créatrices et les créateurs québécois acceptent volontiers d'intervenir auprès des différents acteurs de l'espace social. Ils considèrent tous que les littératures (notamment celle pour la jeunesse), et donc les écrivaines et les écrivains, se révèlent nécessaires pour l'essor individuel et social des citoyennes et des citoyens de la planète.

En ce qui concerne leur statut économique, les écrivaines et les écrivains Denis Côté, Chrystine Brouillet, Michel Tremblay et Christiane Duchesne parviennent à vivre de leur seule écriture, sans avoir à occuper un emploi d'appoint. Dominique Demers, Raymond Plante et Bertrand Gauthier estiment qu'ils pourraient se débrouiller financièrement grâce aux revenus de leur métier d'écrivain, mais ont un ou d'autres emplois. À l'inverse, François Gravel, Madeleine Gaudreault­Labrecque et Carmen Marois considèrent que les revenus générés par la vente de leurs livres ne sont pas assez élevés pour qu'ils puissent en vivre.

Quant à la reconnaissance publique et à la notoriété potentielle qu'entraîne une certaine mise en vitrine sociale, les créatrices et les créateurs rencontrés émettent des avis diversifiés. Plusieurs, et il s'agit ici des écrivaines et écrivains les plus visibles (C. Brouillet, B. Gauthier, M. Tremblay, D. Côté), trouvent très agréable le fait d'être reconnus sur la place publique et d'être invités à s'exprimer dans les différents médias. D'autres supportent plus difficilement ces situations parce qu'ils les trouvent souvent dérangeantes, voire provocantes. En somme, la majorité des écrivaines et des écrivains affirment qu'ils ne cherchent surtout pas à devenir des «vedettes». Tous se considèrent comme des personnes à part entière, semblables à n'importe quelle autre, mais engagées dans une dynamique spécifique qui appelle notamment au partage de l'imaginaire.

Les créatrices et les créateurs jugent toutefois essentielle à leur action littéraire la communication avec le public lecteur, par exemple les tournées des écrivaines et des écrivains dans les écoles et les bibliothèques, les salons du livre ou la correspondance avec des lectrices et des lecteurs. Ils se font tous un devoir, lorsque leur emploi du temps le permet, de rencontrer les jeunes qui lisent leurs oeuvres. Les rétroactions recueillies à cette occasion, les encouragements reçus, les critiques ainsi que les idées qui leur sont soumises représentent, à leur yeux, un soutien indéfectible et indispensable; ils y puisent l'énergie et l'inspiration qui irriguent leur travail de création.

L'intensité de cet engagement auprès du jeune public varie par contre d'une personne à l'autre, selon les époques et les circonstances. En guise d'exemple, Denis Côté et Bertrand Gosselin ont, par le passé, effectué de nombreuses visites dans les écoles du pays; aujourd'hui, ils y consacrent beaucoup moins de temps.

Toutes les écrivaines et tous les écrivains s'attendent à être soutenus dans leur démarche de création par l'institution scolaire, notamment en ce qui concerne la transmission et la valorisation du goût de lire chez les élèves. L'école, en tant que lieu privilégié de la diffusion des textes littéraires, doit, dans un premier temps, amener les jeunes à découvrir l'univers littéraire. Par la suite, l'institution scolaire doit soutenir les élèves dans leur exploration des différents espaces littéraires; elle doit aussi stimuler leur créativité et leur besoin d'imaginaire. Enfin, c'est aux enseignantes et aux enseignants qu'incombe la tâche de favoriser l'amorce, chez les élèves plus âgés, d'une première réflexion, d'une première analyse du discours littéraire. Finalité ultime selon la plupart des créatrices et des créateurs rencontrés, l'école doit concentrer l'essentiel de ses efforts sur l'émergence et la conservation du plaisir de lire de la littérature.

Pourquoi écrire cette littérature? Voilà une question certes délicate, mais à vrai dire fondamentale, que les écrivaines et les écrivains abordent avec sagesse et circonspection. Si certains écrivent par besoin d'évasion, d'imaginaire, de solitude, parce qu'ils veulent changer le monde ou aider les enfants, d'autres le font plutôt parce que l'écriture est innée en eux, qu'ils veulent expérimenter de «nouvelles vies» et fuir le quotidien. Ils pratiquent aussi ce métier parce qu'il s'agit en réalité de la seule chose qu'ils se sentent capables de faire avec brio ou tout simplement parce qu'ils ne désirent plus se priver de la splendeur des «oeuvres de mots».

Vers une connaissance et une pratique améliorées de la littérature

Ce portrait initial de l'écrivaine et de l'écrivain québécois est résolument tributaire d'une modernité incontestable, même si nous n'avons pas la prétention d'affirmer qu'il s'agit d'un relevé exhaustif d'une situation propre à l'ensemble de la communauté des créatrices et des créateurs littéraires. Inscrite dans la dynamique sociolittéraire, cette ébauche descriptive de l'être écrivain contemporain impose une compréhension plus raisonnée de son incarnation. Appréhender l'écrivaine ou l'écrivain pour appréhender la littérature. Aider l'élève à cerner d'abord l'écrivaine ou l'écrivain, puis à saisir par la suite l'univers littéraire...

Nous considérons que le fait, pour l'élève de la classe de français, de mieux connaître l'écrivaine ou l'écrivain, c'est­à­dire de posséder une idée représentative et réaliste du statut effectif de la créatrice et du créateur littéraire, contribuera sans doute à démythifier la littérature auprès du jeune, et que cela permettra à ce dernier d'aborder l'univers littéraire avec moins d'appréhension. Situation qui devrait avoir une incidence perceptible sur l'attitude que l'élève adoptera vis­à­vis du medium littéraire et qui modifiera donc en substance sa pratique de la littérature, tant sur le plan de la lecture que de l'écriture de textes littéraires.

La présente enquête ne constitue qu'une première avancée réflexive. Il conviendrait maintenant d'anticiper la mise en place d'une intervention pédagogique spécifique à l'égard du rôle de l'écrivaine et de l'écrivain en tant que créatrice et créateur et productrice et producteur de la littérature. Cette démarche permettrait de mesurer d'une façon plus tangible les effets de cet aspect particulier du renouvellement proposé de la didactique de la littérature en classe de langue maternelle.


Notes

1. Madame Gaudreault­Labrecque est malheureusement décédée à l'automne 1995.

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2. Cette recherche, effectuée en France à la fin des années 70, portait sur l'image de l'écrivain chez des élèves du primaire.

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Références

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BOURDIEU, Pierre. Les règles de l'art, Genèse du champ littéraire, Paris, Éditions du Seuil, 1992, 481 p.

BOURDIEU, Pierre. Raisons pratiques, Sur la théorie de l'action, Paris, Éditions du Seuil, 1994, 252 p.

BOURQUE, Ghislain. «La déportation du littéraire», Québec français, no 74, mai 1989, p. 66­68.

BOUTIN, Jean­François. L'image de l'écrivain chez des élèves de 6e année du primaire et de 5e année du secondaire, Québec, Université Laval, 1995, 169 p.

BRASSART, Dominique. «L'image de l'écrivain chez des enfants d'un CM2», Pratiques, no 27, juillet 1980, p. 5­13.

DEMOUGIN, Jacques. Dictionnaire historique, théorique et technique des littératures. Littérature française, étrangère, ancienne et moderne, Paris, Larousse, 1992, 916 p.

POSLIANEC, Christian. «Didactique du français et goût de lire», Enjeux, no 23, juin 1991, p. 19­28.

SIMARD, Claude. «La problématique de l'enseignement littéraire», Québec français, no 74, mai 1989, p. 70­73.

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