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La littérature de jeunesse et son pouvoir pédagogique, Volume XXIV , No 1 et 2, 1996.

La recherche en littérature de jeunesse


Daniel CHOUINARD
Professeur agréé, études françaises
Université de Guelph

Dès que l'on aborde la question de l'inclusion de la littérature de jeunesse dans les programmes du baccalauréat et des cycles supérieurs, on soulève au moins deux questions : d'une part, celle de la relation entre les facultés d'éducation, la formation des maîtres et l'utilisation de la littérature par les enseignantes et les enseignants, plus ou moins conformément aux directives du ministère de l'Éducation; et, d'autre part, celle, peut-être plus délicate, de l'état présent de la recherche sur un domaine, qui, il n'y a pas si longtemps, faisait figure d'Eldorado pour une nouvelle génération de chercheuses et de chercheurs.

À cet égard, en ce qui concerne la recherche universitaire proprement dite, il serait sans doute pertinent d'examiner, en premier lieu, comment elle cherche à définir la spécificité de la littérature d'enfance et de jeunesse, comment elle influence et oriente - plus ou moins à son insu - son inscription dans l'institution littéraire québécoise, et, en second lieu, de cerner les champs d'analyse et les approches méthodologiques qu'elle tend à privilégier.

Tout d'abord, une part importante des travaux universitaires est consacrée à l'étude de cette spécificité: thématiques récurrentes, représentations sociales, modèles idéologiques, genres dominants, etc. Ensuite, plusieurs contributions portent sur sa situation concrète dans l'institution littéraire: infrastructure de l'édition, carrière ou double carrière des auteures et des auteurs (soit l'examen de la tension entre la production exclusive de textes pour la jeunesse et la production d'oeuvres pour le public en général), diffusion dans les réseaux scolaires et les bibliothèques publiques, prise en charge par les enseignantes et les enseignants, de la maternelle à l'université. Enfin, et c'est une propriété inhérente à la recherche universitaire peu importe son domaine, les chercheuses et les chercheurs s'appliquent à assurer la validité de leur propre champ de recherche, ce qui revient à dire que la recherche sur la littérature pour la jeunesse se définit en définissant son objet, se construit en répertoriant le corpus des textes et fonde sa légitimité en étudiant son domaine. D'où les trois avenues dans lesquelles s'engagent les travaux (et les débats) depuis 20 à 25 ansb: l'élaboration d'outils de travail et d'ouvrages de référence; l'analyse sociologique et psychopédagogique; l'ouverture à la «littérarité»1 des oeuvres pour la jeunesse.

Élaboration des outils de travail et des ouvrages de référence

Toute recherche postule l'existence d'un domaine et, à défaut d'une reconnaissance institutionnelle préalable à la mise en oeuvre des travaux (et à l'obtention de subventions!), s'emploie à convaincre l'université d'accepter la pertinence et la validité du champ d'enquête. C'est un peu ce qui s'est produit au début des années 70, au moment même où les auteures et les auteurs lançaient un cri d'alarme dénonçant les menaces qui mettaient en cause la survie de la littérature de jeunesse au Québec (Poulin, 1994). Cette mise en place ou accréditation du domaine s'est effectuée de deux façons: l'établissement d'outils de travail et d'ouvrages de référence et, dans des cadres institutionnels très variables, la prolifération des sujets de mémoires et de thèses aux deuxième et troisième cycles.

Dès 1980, comme l'atteste le Guide culturel du Québec de Mailhot et Gauvin (1982), les chercheuses et les chercheurs disposent d'une panoplie de ressources bibliographiques fiables : aux numéros spéciaux de Dérives et de Des livres et des jeunes2 et aux opuscules de Communication-Jeunesse3, s'ajoute l'ouvrage fondateur de Louise Lemieux, Pleins feux sur la littérature jeunesse au Canada français (Lemieux, 1972), «premier aperçu global de la littérature de jeunesse canadienne-française» et «bibliographie exhaustive des origines à 1971» (Mailhot et Gauvin, 1982). Peu importe l'absence de dimension critique de ce premier répertoire: la recherche historique et bibliographique était lancée. Et, dans la foulée des contributions marquantes de Daveluy et Boulizon (1972), se sont adjoints, au début des années 80, les répertoires, plus ou moins scientifiques, des Irène Aubrey, Claude Potvin et Louise Warren4. Dès qu'on examine ces répertoires, on aperçoit une tension inhérente à l'étude de la littérature de jeunesse: l'oscillation entre la recherche universitaire proprement dite, se voulant objective et source de nouvelle recherche, et celle, à visée plus informative, s'adressant indifféremment à tous les publics, des praticiennes et des praticiens aux consommatrices et aux consommateurs de bonne volonté. Or, un certain essoufflement semblait se dessiner dès 1985, car le Guide de la littérature québecoise de Fortin, Lamonde et Ricard (1988) est, à certains égards, moins riche de références que l'ouvrage de Gauvin/Mailhot publié six ans plus tôt. Toutefois, cette croissance modeste s'explique. Tout porte à croire que si la littérature antérieure à l'explosion des années 70 est bien connue et bien cataloguée, et cela, dès la fin d'un premier cycle initial (ou initiateur) en recherche sur la littérature de jeunesse (1972-1982), la production actuelle ou contemporaine se voit condamnée à une connaissance aléatoire à cause, notamment, du caractère partiel et partial des répertoires portant sur la «littérature qui se fait». Les guides destinés au vaste public, ouvertement sélectifs, sont plutôt consacrés à la description des oeuvres pour le lectorat en général, comme le guide de Dominique Demers (1990), et tiennent moins compte de la recherche proprement dite. Cette dernière, en devenir perpétuel, n'est connue que dans les répertoires annuels des périodiques5. Pourtant, l'immense ouvrage bibliographique de Danielle Thaler (1989) publié en 1989, comble une lacune importante en ce qui concerne l'état de la recherche: malgré le fait qu'elle recense à la fois les littératures française et québécoise, et malgré les difficultés de manipulation qu'entraîne l'absence de table des matières, il n'en demeure pas moins qu'elle rend un service indispensable aux chercheuses et aux chercheurs. Son exhaustivité, sa précision et son ouverture à tous les domaines en font un outil précieux de connaissance de la recherche antérieure à 1990. Reste à espérer qu'une telle entreprise puisse connaître une mise à jour!

Par ailleurs, les bibliographies ne constituent pas à elles seules l'unique ressource essentielle au «progrès» d'une nouvelle branche du savoir: les manuels et les ouvrages de référence jouent eux aussi un rôle primordial dans la légitimation d'un champ littéraire dans les programmes collégial et universitaire et, par contrecoup, dans la recherche en soi.

Si l'existence de cours de premier cycle sur la littérature de jeunesse est pratique courante dans les universités canadiennes de langue anglaise - et ces cours deviennent des pépinières de futurs spécialistes ou de futurs auteurs et auteures -, c'est en partie grâce aux manuels des Sheila Egoff et Saltman (1990) et des Perry Nodelman (1992). Au Québec, trois ouvrages de base viennent de paraître, lesquels serviront, sans doute, en tout premier lieu pour les cours du collégial et du baccalauréat. Tout d'abord, le manuel d'initiation de Dominique Demers (1994), malgré un certain parti pris de simplification dans son approche méthodologique, sera utilisé pendant longtemps comme ressource fondamentale pour les titulaires de cours de premier cycle. Sensible à l'ensemble des méthodes dans le domaine des études sur la littérature de jeunesse, l'auteure n'ignore aucun des aspects de son champ d'analyse (histoire, sociologie, psychologie, psychanalyse, narratologie...), ni ne néglige aucune des questions esthétiques des oeuvres pour enfants (rapports texte/image, adaptations cinématographiques, adaptabilité multimédias...).

Le deuxième ouvrage, d'Édith Madore, La Littérature pour la jeunesse au Québec (1994), répond à d'autres objectifs. Plus succinct, plus historique, davantage axé sur les conditions socio-économiques de l'édition québécoise, cet opuscule n'en constitue pas moins une synthèse essentielle susceptible d'orienter de futures recherches. La Bande dessinée au Québec, de Mira Falardeau (1994), dans la même collection, touche en grande partie à un domaine connexe de la littérature pour la jeunesse que les spécialistes tendent à négliger au profit des récits, des pièces de théâtre et des albums illustrés, puisque cette production paralittéraire est orientée en majeure partie vers un public de jeunes adultes qui s'affranchissent des romans pour adolescentes et adolescents.

Ces contributions témoignent donc de l'acceptation de la littérature pour la jeunesse dans l'institution littéraire québécoise et, par ricochet, dans l'institution universitaire. À peu d'exceptions près, la littérature pour la jeunesse ne soulève plus d'objections dans la présentation de projets de mémoires de maîtrise et de thèses de doctorat. Ainsi, les facultés d'éducation et les facultés de lettres sont devenues, depuis près de 25 ans, des lieux privilégiés de recherche avancée. Non seulement toutes les facultés d'éducation (Laval, Montréal, Sherbrooke et tout le réseau de l'Université du Québec) comptent dans leurs rangs des professeures-chercheuses etdes professeurs-chercheurs fort actifs, mais elles font une large place aux études consacrées à la production pour la jeunesse. Par ailleurs, les départements d'études littéraires, par exemple ceux de l'Université de Sherbrooke et de l'Université du Québec à Montréal, contiennent un volet très important d'études paralittéraires ouvertes à la littérature de jeunesse. Or, ces départements auront avantage à établir des infrastructures favorisant l'essor de cette recherche comme la formation de centres de recherche et de bibliothèques (telle la Didacthèque de l'Université Laval6), la création de programmes spécifiques de 2e ou 3e cycles (par exemple la maîtrise en littérature de jeunesse de l'UQAM7), l'organisation de colloques (dont le premier, à Sherbrooke, qui portait sur «Le livre dans la vie de l'enfant» (Tétreault, 1978), publication de numéros spéciaux ou hors-série de revues universitaires par exemple, ceux de Présences francophones. Si l'on excepte le fait que la revue CCL Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse compte un volet francophone8, il ne reste qu'à souhaiter la création d'un périodique universitaire consacré exclusivement à la littérature de jeunesse du Canada français. Il semble que le projet soit en bonne voie d'aboutissement et ce, d'autant plus que Québec/Amérique vient de lancer une collection consacrée à la connaissance de la littérature pour la jeunesse9.

Reste à découvrir quelles sont les tendances de cette recherche exercée presque exclusivement dans deux milieux universitaires différents : les facultés d'éducation et les facultés littéraires, dont les intérêts divergent à la fois dans leur compréhension du phénomène qu'est le texte pour la jeunesse et dans leur orientation idéologique quant à la dimension esthétique d'une production dont les praticiennes et les praticiens, comme nous le verrons plus loin, revendiquent un statut d'auteur à part entière et l'inclusion de leurs oeuvres dans l'univers de la littérature.

Une telle quête de la reconnaissance de la «nature» spécifiquement littéraire des ouvrages pour la jeunesse implique non seulement un «amuïssement» de leur caractère didactique, mais aussi, par contrecoup, un changement d'orientation des spécialistes quant à la perception de leur objet d'étude et au développement de leur méthodologie.

Prédominance de l'analyse sociologique et psychopédagogique

Tout état présent de la recherche en littérature de jeunesse québécoise devrait nécessairement reconnaître au préalable les modèles d'analyse britannique et français et cela, pour deux raisons fort évidentes. D'une part, en Angleterre et aux États-Unis, l'étude scientifique de la littérature d'enfance et de jeunesse bénéficiait déjà, au moment de l'envol de la recherche québécoise, d'une tradition critique bien établie, ce qui, dans une mesure moindre, était également le cas de la France10. Entre autres exemples illustres, qui, au Québec, ne s'inspire pas de la désormais classique Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim11?  Or, quant à l'influence française, le rapport est d'autant plus marquant que les chercheuses et les chercheurs québécois collaborent souvent à des périodiques d'outre-Atlantique, parmi lesquels Nous voulons lire12, tout comme certains spécialistes français ont accès aux publications québécoises.

Ainsi, les Marc Soriano, Marie-Chombart de Lauwe, Denise Escarpit, Isabelle Jan, André Mareuil, Jean Perrot, etc., font, d'une manière certaine, partie intégrante de l'univers de référence méthodologique de notre recherche universitaire13.

De 1972 à 1995, se sont imposés deux grands types de recherches: la recension bibliographique et historique, dans la foulée des travaux des pionnières et des pionniers de la bibliothéconomie québécoise, et l'analyse socioculturelle et sociopsychologique, plus ou moins fortement intéressée à l'étude des applications pédagogiques en milieu scolaire.

En ce qui concerne la bibliographie, il faut citer l'apport fondamental des Irène Aubrey et Claude Potvin, lesquels, en plus des ouvrages fondateurs que nous citions plus haut, ont multiplié, jusque dans les années 80, les contributions qui ont fait ressurgir un pan complet de notre histoire littéraire14. D'autres chercheuses et chercheurs, comme Hélène Charbonneau, ont poursuivi cette entreprise de redécouverte mais en l'infléchissant vers la production contemporaine15: les articles de cette dernière et de nombreux autres bibliothécaires et pédagogues font, en quelque sorte, le pont entre la bibliographie purement historique et la recension bibliographique à visée pédagogique, c'est-à-dire établie en vue d'applications concrètes en milieu d'enseignement. À mi-chemin entre la bibliographie et l'histoire littéraire, se signalent les travaux de Françoise Lepage, qui abordent des aspects moins connus de l'ancienne littérature de jeunesse, comme la presse scientifique et les monographies d'initiation aux «petites sciences» (Lepage, 1995). Par ailleurs, une nouvelle génération de chercheuses et de chercheurs tend à s'imposer dans ce domaine. Ainsi, Manon Poulin multiplie les articles de fond portant à la fois sur les origines de l'édition québécoise et sur les maisons spécialisées du Québec contemporain, lesquels laissent présager un ouvrage complet sur le sujet (Poulin, 1991).

Toutefois, depuis les années 1972-1975, ce sont les spécialistes rattachés aux facultés d'éducation qui ont apporté la plus large contribution à la recherche sur la littérature de jeunesse : les Marielle Durand, Flore Gervais, Charlotte Guérette, Louise Lemieux, Monique Lebrun, Line Lesage, Monique Noël-Gaudreault, Denise Pelletier-Bourneuf, Hélène Roberge, Suzanne Pouliot... ont défini, malgré de notables différences dans la nature de leurs publications, l'orientation de la recherche en littérature de jeunesse. De la publication de L'Enfant-personnage et l'autorité dans la littérature enfantine de Marielle Durand (1976) à L'Image de l'Autre de Suzanne Pouliot (1994), s'imposent des paramètres et des valeurs que l'on retrouve chez la majorité des représentantes et des représentants de cette tendance. S'appuyant massivement sur des statistiques à la fois «extralittéraires», c'est-à-dire faites sur des comportements et des modèles sociaux réels, et «intralittéraires», soit fondées sur les traits et les comportements des personnages, ces analyses privilégient une compréhension behavioriste et statistique, psychologique et sociométrique de l'oeuvre littéraire qui, inévitablement, se conçoit comme reflet d'une réalité socioculturelle16. Peu importe les reproches de «socioréalisme» que les littéraires peuvent adresser à cette démarche, il n'en reste pas moins vrai que ces recherches permettent de mieux comprendre les thèmes récurrents et les valeurs idéologiques sous-jacentes qui traversent la littérature pour la jeunesse québécoise et qui fondent l'image ou l'identité culturelle de ses consommatrices et ses consommateurs. Par ailleurs, ces travaux ont une autre dimension que négligent peut-être trop rapidement les «littéraires» : ils constituent ce qu'on pourrait appeler une recherche appliquée. En effet, les contributions dans ce domaine ne sont pas des études visant uniquement à faire progresser la connaissance de la littérature de jeunesse; elles ont très souvent une incidence pratique, voire des prolongements pragmatiques. Dans cet ordre d'idées, elles peuvent aisément se transformer en ressource ou en encadrement pédagogique en milieu scolaire, en matériel d'expositions muséologiques, en projets multimédias...17 et, surtout, devenir le point d'ancrage et de départ des directives ministérielles. Ce n'est certes pas un hasard si ces publications se trouvent autant dans les maisons d'édition et les périodiques universitaires que dans les séries de monographies prises en charge par les éditeurs scolaires, les commissions scolaires et, les publications des ministères de l'Éducation18! En dernier ressort, ces travaux, axés sur le «comment faire» des livres pour la jeunesse, rappellent quelquefois les guides de création littéraire conçus à l'usage des auteures et des auteurs pour jeunes publics19.

Mais cette littérature pour la jeunesse est-elle vraiment de la littérature? C'est à d'autres chercheuses et chercheurs, rattachés plutôt aux facultés de lettres, que l'on doit s'adresser si l'on veut aborder la dimension spécifiquement littéraire de la production destinée à la jeunesse. Néanmoins, il ne faudrait aucunement postuler un clivage entre les deux écoles de pensée puisque de nombreux échanges existent entre les spécialistes des départements littéraires et ceux des milieux pédagogiques.

Ouverture à la littérarité des oeuvres pour la jeunesse

Au premier abord, les analyses à tendance plus littéraire partagent la même orientation que celles de l'approche sociologique ou psychopégagogique: l'appui sur une recherche bibliographique et historique comme base aux études comme telles. À cet égard, les travaux des Canadiennes Sandra Beckett, Lynn Kettler Penrod et Claude Romney et des Franco-Ontariens comme François Paré recoupent ceux des précédents : aperçus biobibliographiques, présentations thématiques, analyses de l'idéologie des auteures et des auteurs 20. Toutefois, ce qui semble distinguer ces critiques, c'est l'absence de considérations sur l'utilité pédagogique des oeuvres étudiées ou sur la fidélité des schèmes de la représentation aux modèles sociaux dégagés par les sciences humaines.

À cet égard, il faut distinguer tout particulièrement les contributions d'Hélène Beauchamp dans le domaine du théâtre pour enfants21. Placée à la croisée des courants pédagogique et littéraire, puisqu'elle s'est intéressée de près au milieu scolaire et à la problématique des représentations théâtrales conçues pour les publics d'écoliers, elle est parvenue, dans son Théâtre pour enfants au Québec: 1950-1980, à dépasser les cadres de la chronologie et des répertoires d'auteures et d'auteurs et de troupes pour définir la spécificité des formes et des genres théâtraux destinés à l'enfance et, ce faisant, à le situer dans l'espace esthétique de la théâtralité.

Un parcours similaire se remarque chez d'autres chercheuses et d'autres chercheurs d'orientation littéraire. Tel est le cas, par exemple, de Claire Le Brun 22. S'appuyant également sur une approche sociocritique qui rappelle la méthodologie des spécialistes issus des facultés d'éducation, elle conçoit sa recherche comme une «analyse discursive de la littérature québécoise pour la jeunesse», c'est-à-dire que cette dernière peut être observée «comme discours - au sens de Michel Foucault - sur la jeunesse dans une problématique de changement social et destiné à la jeunesse» (Le Brun, 1992).

Dans cette perspective, sont considérés comme «objet du discours les grands thèmes à travers lesquels se formule ce discours: la famille, la sexualité, l'identité individuelle et collective, l'étranger, etc.» (Le Brun, 1992). En surface, donc, aucune différence entre cette approche et la sociométrie. Toutefois, les résultats divergent considérablement.

D'une part, dans cette perspective, le récit pour l'enfance ou l'adolescence cesse d'être un reflet de la réalité sociale pour devenir agent de «transformation sociale» et, d'autre part, en percevant les récits pour les jeunes comme un discours, cette spécialiste s'est inévitablement penchée sur le rapport complexe entre littérature pour la jeunesse et littérature au sens large du terme. Par exemple, dans son étude sur les exergues, Le Brun a découvert «un procédé de légitimation» de la part des écrivaines et des écrivains, c'est-à-dire «une stratégie d'occupation du champ littéraire général (...) une volonté (...) d'échapper au statut de littérateurs» en vue de valoriser «des produits culturels dont la littérarité est encore contestée» (Le Brun, 1994).

C'est bien cette notion d'oeuvre littéraire impliquant, pour reprendre une distinction de Dominique Demers, un «discours à/sur/de l'enfance» qui va sans doute transformer l'étude de la littérature de jeunesse chez les nouvelles chercheuses et les nouveaux chercheurs: l'appel à des méthodes telles la narratologie et la sémiologie permettra de mieux cerner la spécificité d'une production littéraire, tout en faisant éclater le ghetto dans lequel on tendait à l'enfermer du seul fait qu'elle s'adresse à un public non adulte. Ainsi, la littérature pour la jeunesse cessera d'être, en premier lieu, un outil pédagogique et didactique privilégié pour devenir ce que ses textes fondateurs, les fables et les contes de fées ont toujours été : des oeuvres littéraires aussi complexes que les «chefs-d'oeuvre de l'humanité». Ce changement de perception, on le devra à la recherche qui aura enfin légitimé son accession à l'institution littéraire et, plus modestement, à l'institution universitaire.

À la lumière de l'essor des études consacrées à la littérature de jeunesse, force est d'admettre que dans le domaine des arts et, plus particulièrement, dans le champ de la production littéraire, les oeuvres destinées à l'enfance et à l'adolescence constituent une des pratiques culturelles les plus marquantes, et cela, autant du point de vue de la qualité artistique des récits et des pièces de théâtre en soi, que de celui de l'impact économique. Il est trop facile de répéter que, en ce qui concerne le Québec, l'édition pour la jeunesse représente quelque 250 titres par année, répartis dans une quarantaine de collections, c'est-à-dire environ 35 % de la production québécoise en son entier. Or, il serait également élémentaire de réduire le développement de cette production à une simple réponse aux besoins de l'institution scolaire; certes, l'école consomme une quantité impressionnante d'ouvrages mais elle ne saurait expliquer à elle seule le succès prodigieux de leur diffusion. Il suffit de fréquenter les librairies comme Renaud-Bray et Champigny pour constater l'influence du jeune public dans le monde de l'édition. Si les sections réservées à ce public sont si bien organisées et si bien «fournies», ce n'est pas parce que les éducatrices, les éducateurs et les parents forcent les enfants à lire, mais bien parce que les enfants se sont transformés eux-mêmes en lectrices et en lecteurs souvent avertis et exigeants... qui convainquent leurs parents de fréquenter les librairies, comme l'ont montré plusieurs enquêtes récentes menées au Québec. C'est donc dire que la sensibilisation à long terme du public aux arts et à la littérature passe forcément par les oeuvres pour la jeunesse! Et voilà un constat que renforce peut-être notre synthèse de l'évolution de la critique consacrée à cette production : en quelque 25 années de recherche en constante progression, la dimension littéraire des textes pour la jeunesse, chez les spécialistes, tend à prendre le pas sur leur dimension utilitaire, c'est-à-dire sur leur exploitation pédagogique ou leur finalité didactique. C'est bien plus qu'une simple adaptation de l'université à une nouvelle réalité socioculturelle: c'est un bouleversement, sinon un renversement des valeurs qui assuraient la cohésion de la hiérarchie des genres et le bien-fondé des présupposés idéologiques des études supérieures et de la recherche avancée.


Notes

1.
Nous entendons ce terme moins dans son sens originel, délimité par la volonté des formalistes russes de saisir l'objet d'une science de la littérature, que dans son sens courant, c'est-à-dire la reconnaissance de la «valeur» littéraire d'un texte par opposition à la perception plutôt dévalorisante de ce même texte comme paralittéraire ou appartenant à une sous-littérature ou littérature populaire.

2.
Dérives, nos 17-18, 1979 et le numéro spécial de Des livres et des jeunes sur «l'illustration dans le livre de jeunesse» (vol. 3, no 8, hiver 1981). À cet égard, il faudrait procéder à un dépouillement systématique des revues Lurelu (1978) et Des livres et des jeunes (1978-1992): c'est en grande partie ce à quoi s'est livrée Danielle Thaler dans son répertoire de 1989.

3.
Le Guide culturel du Québec de Mailhot et Gauvin en relève trois. La bibliographie de Danielle Thaler en répertorie 1989.

4.
Irène E. Aubrey, en plus de ses nombreux articles, a publié environ une dizaine de bibliographies à la Bibliothèque nationale du Canada entre autres sur l'illustration, sur les animaux, sur les sports et les jeux et sur les romans policiers.

5.
Comme Radar (Répertoire analytique d'articles de revues du Québec, Centre de documentation de la Bibliothèque de l'Université Laval).

6.
Collection de plus de 10 000 volumes de littérature d'enfance et de jeunesse, la Didacthèque de l'Université Laval, dirigée par Charlotte Guérette, est appelée à devenir un des grands centres de recherche dans un domaine encore neuf des études québécoises.

7.
Le Département d'études littéraires de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) offre un Certificat en littérature de jeunesse, forme de nombreuses chercheuses et de nombreux chercheurs au niveau des études supérieures et a fondé, en 1980, un Groupe de recherche en littérature pour la jeunesse. Le Département de lettres et de communication de l'Université de Sherbrooke accorde lui aussi une grande importance à ce nouveau domaine. À l'Université Laval, le Centre de recherche en littérature québécoise de l'Université Laval (CRELIQ) a publié, dans ses Cahiers, des articles de fond sur le sujet.

8.
La revue CCL Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse se consacre à la promotion et à la connaissance de la littérature de jeunesse au Canada anglais depuis sa fondation en 1974. Dès 1983, avec l'adhésion de François Paré au comité de direction, elle incorpore une section francophone d'articles et de comptes rendus portant sur la littérature du Québec et du Canada français.

9.
Il s'agit de la collection «Explorations» dirigée par Dominique Demers. Quant à la revue spécialisée de calibre universitaire, l'initiative revient également à Québec/Amérique. C'est, évidemment, un projet en cours qui a été communiqué au comité de direction de CCL.

10.
Il suffit de consulter, à cet égard, la brève mais très révélatrice bibliographie à la fin du petit ouvrage de Denise Escarpit, La Littérature d'enfance et de jeunesse en Europe: panorama historique, Paris, Presses universitaires de France, 1981, collection «Que sais-je?».

11.
BETTELHEIM, Bruno, The Uses of Enchantment. The Meaning and Importance of Fairy Tales, New York, Knopf, 1975. Traduction française par Théo Carlier: Psychanalyse des contes de fées, Paris, Robert Laffont, 1976. À voir le nombre d'articles sur la littérature québécoise qui le citent, il s'agit, sans doute aucun, d'une des dix références incontournables dans le domaine de l'étude de la production destinée à la jeunesse!

12.
Nous voulons lire! Revue d'information sur le livre d'enfance et de jeunesse, sous la direction de Denise Dupont-Escarpit, Bernadette Poulou et Isabelle Uteau. Ce périodique est affilié au Centre de recherche avancée sur la littérature d'enfance et de jeunesse de la Bibliothèque de Bordeaux.

13.
Parmi les nombreuses collaborations franco-québécoises, signalons le colloque «L'image de l'Amérindien dans la littérature de jeunesse québécoise», parrainé par Jean Perrot, les 17 et 18 mai 1996 à l'Institut Charles Perrault, à Eaubonne, avec la participation de Bernard Assiniwi, Charlotte Guérette, Suzanne Pouliot, etc.

14.
Rappelons ici qu'Irène Aubrey a rédigé quelques rubriques sur la littérature de jeunesse dans le Oxford Companion to Canadian Literature, édité par Willam TOYE, Toronto, Oxford University Press, 1983, et que Claude Potvin a publié de nombreux articles sur la littérature de jeunesse en Acadie au cours des années 80.

15.
Parmi ses publications, signalons ses six répertoires bibliographiques («Index des collections», «Théâtre», «Bandes dessinées», «Contes et légendes», «Livres d'images» et «Documentaires») parus dans Livres en langue française pour les jeunes, Montréal, Bibliothèque municipale, 1985, ouvrages dont elle a assumé la majeure partie.

16.
Pour une analyse des ambiguïtés méthodologiques de l'approche sociologique en littérature de jeunesse, voir le compte rendu de François Paré de l'ouvrage de Suzanne Pouliot, paru dans CCL - Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse, no 78, vol. 21, no 2, été 1995, p. 90-92.

17.
À l'automne 1994, a eu lieu au Musée de la civilisation de Québec, une exposition «interactive» sur Boucle d'Or et les trois ours. La préparation de cette exposition était fondée sur une analyse sociométrique de la réception du conte en milieu scolaire.

Voir: Charlotte Guérette et Lise Bertrand, «Où sont donc Boucle d'or et les trois ours? En route pour Québec, bien entendu», CCL - Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse, no 74, vol. 20, no 2, été 1994, p. 76-88. Ce n'est qu'un des multiples exemples de la polyvalence de l'approche sociométrique et psychopédagogique.

18.
Le répertoire de Danielle Thaler ne relève pas moins de 45 fascicules du ministère de l'Éducation du Québec consacrés à la littérature de jeunesse: tous ces opuscules, qui se veulent d'abord des directives et des conseils en vue d'activités pédagogiques, n'en constituent pas moins de précieuses études dans le domaine!

19.
En effet, certains guides pédagogiques s'énoncent comme des propédeutiques à l'écriture. Entre autres exemples, voir: Jean-Claude Gagnon, Lire/Écrire un récit au cours secondaire, Québec, PPMF/Laval, 1980.

20.
Sur cette participation des chercheuses et des chercheurs canadiens à l'étude de la littérature de jeunesse québécoise, voir les contributions de Lynn K. Penrod et de Daniela Di Cecco au numéro spécial de la revue CCL - Canadian Children's Literature / Littérature canadienne pour la jeunesse consacré à la production du Québec, no 75, vol. 20, no 3, automne 1994.

21.
Parmi les nombreuses publications d'Hélène Beauchamp consacrées au domaine théâtral, se dégage son «incontournable» ouvrage Le Théâtre pour enfants au Québec: 1950-1980, Montréal, Hurtubise/HMH, collection «Cahiers du Québec», 1985.

22.
Les travaux de Claire Le Brun ont d'abord porté sur la science-fiction pour la jeunesse, puis sur les modèles discursifs et socioculturels de la production romanesque des années 80 et 90.


Références

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DAVELUY, Paule et Guy BOULIZON. Création culturelle pour la jeunesse et identité québécoise, Montréal, Leméac, 1972.

DEMERS, Dominique. La Bibliothèque des enfants, Montréal, Éditions du Jour, 1990.

DEMERS, Dominique avec la collaboration de Paul Bleton, Du Petit Poucet au dernier des raisin. Introduction à la littérature jeunesse, Montréal, Québec/Amérique, collaboration Explorations, 1994.

DURAND, Marielle. L'Enfant-personnage et l'autorité dans la litterature enfantine, Montréal, Leméac, 1976.

EGOFF, Sheila et Judith SALTMAN, The New Republic of Childhood, Toronto, Oxford University Press, 1990.

FALARDEAU, Mira. La Bande dessinée au Québec, Montréal, Boréal, collection Boréal Express, 1994.

FORTIN, Marcel, Yvan LAMONDE et François RICARD. Guide de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 1988, p. 66-67.

LE BRUN, Claire. «Mais où sont passés les pères? Un cas de censure sociale dans la littérature québécoise pour la jeunesse des années 80», CCL - Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse, no 68, 1992, p. 111.

LE BRUN, Claire. «L'exergue comme procédé de légitimation du roman québécois pour la jeunesse (1982-1994)», CCL - Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse, vol. 20, no 3, automne 1994, p. 22.

LEPAGE, Françoise. «La campagne en faveur de l'enseignement des sciences et la naissance du documentaire pour la jeunesse au Québec», CCL - Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse, vol. 21, no 1, printemps 1995, p. 44-54.

MADORE, Édith. La Littérature pour la jeunesse au Québec, Montréal, Boréal, collaboration Boréal Express, 1994.

MAILHOT, Laurent, Lise GAUVIN, dir. Guide culturel du Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, p. 111-122 et p. 121-122.

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