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La littérature de jeunesse et son pouvoir pédagogique, Volume XXIV , No 1 et 2, 1996.

Il était une fois... la peur


Charlotte GUÉRETTE
Professeure en didactique de la littérature d'enfance et de jeunesse
Faculté des sciences de l'éducation
Université Laval, Québe

Il était plus ou moins tard, 8 h 39 du soir plus précisément. La nuit sans lune était particulièrement noire. Brusquement, la porte d'entrée d'une immense et très étrange demeure située à l'orée d'une forêt s'ouvrit à sa pleine grandeur. Dame littérature d'enfance, suivie de très près par des centaines d'enfants, se pressèrent d'y entrer. Toutes et tous étaient parfaitement silencieux.

Derrière eux, un interminable cortège de peurs réelles et imaginaires, formé de loups et de dragons, de sorcières et de bandits, de serpents et de monstres, entra, puis s'immobilisa. Aussitôt, des voix s'élevèrent de cet étrange regroupement. Toutes celles et tous ceux qui faisaient partie de ce choeur cacophonique, faut­il l'avouer, invitèrent la nuit ainsi que la mort en personne à venir les rejoindre. Ce qu'ils murmurèrent ensuite, dès qu'ils se furent assis, plus ou moins confortablement sur des coussins aux formes de célèbres représentants de leurs familles respectives, et spécialement cousus pour l'occasion, demeure encore un mystère. Toutefois, il existe semble­t­il des contes dans lesquels on prétend avoir entendu dans cette forêt, ce soir-là, un long murmure. Tout ce qu'on comprit alors se résume à ces quelques mots : Pourquoi avoir peur de nous?

Introduction

La peur, cette réalité perturbante, inquiétante, traumatisante, qui suit chaque enfant à la trace, et qui a laissé d'indélébiles cicatrices chez la plupart des adultes, mérite­t­elle tant d'attention, tant de nuits habitées de cauchemars, de souvenirs pénibles qui hantent les propos et les pensées de ceux qui n'ont pas su l'apprivoiser, la comprendre, la contrôler et la maîtriser? En définitive, tous ces moments éprouvants de la vie de ceux qui se sont enfuis, la voyant venir ou les surprenant engendrèrent la crainte, l'effroi, l'angoisse...

À juste titre, convient­il de se réjouir de l'apport précieux que peut susciter une utilisation judicieuse d'ouvrages de littérature d'enfance et de jeunesse dans une perspective de support au développement affectif des jeunes, notamment en ce qui concerne le contrôle et la maîtrise de la peur? À juste titre également, convient­il de soulever bon nombre d'interrogations qui semblent freiner ou écarter des situations scolaires ou parascolaires vécues auprès des jeunes, toute action récurrente et éclairée, qui soit garante du succès de ce type d'entreprise, pourtant déterminante d'une croissance harmonieuse?

Qui de l'adulte, des enfants ou des adolescentes et des adolescents éprouvent la plus grande peur d'avoir peur ou de faire peur? Pourquoi semble­t­il en être ainsi? Est­il souhaitable de tendre à corriger cette situation? Si oui, que faire? Autant de questions qui, étant au nombre des priorités identifiées par de nombreux spécialistes de l'enfance, d'écrivaines et d'écrivains pour la jeunesse, de médiatrices et de médiateurs du livre et de jeunes, semblent capitales à aborder ici.

Réflexions sur la peur

La peur est­elle un héritage transmis de génération en génération, depuis l'aube de l'humanité, un apprentissage parfaitement parachevé chez des adultes et qui prennent la responsabilité de le transmettre aux plus petits? Peur innée ou peur acquise que celle se rapportant aux loups, aux sorciers, aux dragons et à tous ces autres objets de peur qui font partie intégrante de la vie des jeunes? Autant de pistes souvent empruntées par les spécialistes du développement affectif, conscients de l'importance d'accompagner les enfants, les adolescentes et les adolescents sur la voie de la réussite du contrôle et de la maîtrise de cette réaction de déplaisir, indésirée et indésirable, mais pourtant vécue par tous.

Afin d'identifier chacune des peurs présentes dans la réalité de chaque personne évoluant dans la société contemporaine et de constater qu'un nombre fort élevé d'entre elles voyage quotidiennement au fil du discours et dans les écrits de chaque habitant de notre planète, il suffit aux enfants, comme aux grands, de tendre l'oreille, de pencher ou de lever les yeux sur un texte, une émission télévisée, de regarder autour d'eux, ainsi qu'en chacun d'eux. Elle est là, étant parfois insidieuse, se camouflant ou se manifestant aussi à l'occasion. Chacun la rencontre de nombreuses fois au cours de sa vie. On peut la conjuguer à tous les temps, dans toutes les langues. On peut également la lire sur les lèvres et la voir dans les yeux d'un trop grand nombre d'enfants et d'adultes. Selon Drewermann (1992), «tant qu'un homme a peur, il craint d'être «petit»; l'angoisse le fouaille, le pousse à devenir toujours plus grand, plus «adulte», jusqu'au moment où il finit pas outrepasser sa mesure en devenant littéralement méchant». La peur, un simple mot de quatre lettres qui n'a en soi rien de terrifiant, et pourtant... Et, curieusement, elle semble se multiplier par dix, vingt ou cent dès qu'on y ajoute un «s».

En fait, qu'est­ce que la peur, sinon une réaction momentanée au danger? Elle se fonde sur la faible estimation de ses propres forces comparées à celles du facteur menaçant. Elle disparaît lorsque survient un changement dans l'équilibre des forces. Ainsi, plus l'estimation de ses propres forces s'accroît, moins la peur apparaît comme étant menaçante. Chez l'enfant, l'expérience de la peur croît à mesure qu'il grandit. Elle résulte de la généralisation d'un stimulus qui engendre la peur et qui est actualisée dans un environnement donné.

Il suffit de côtoyer les enfants pour remarquer que les peurs qu'ils expriment font partie intégrante de leur expérience personnelle. Elles présentent des caractéristiques qui sont semblables chez un grand nombre d'entre eux. Ces caractéristiques sont dites communes ou typiques des jeunes de différents âges, parvenus à certains stades.

S'agit­il pour l'adulte de s'assurer que chaque enfant développe une force suffisante et appropriée de sa propre estime de soi, pour que ce dernier franchisse efficacement chaque étape de son développement affectif? Cette démarche est-elle suffisante pour permettre au jeune de se bâtir une expérience personnelle riche et harmonieuse? Ne s'agit-il pas d'une question qui, sous des apparences de simplicité, voire d'évidence, semble néanmoins signifier et nécessiter, pour la majorité des adultes du moins, une implication complexe associée à d'énormes difficultés? Déjà, la peur du dire, du savoir comment agir et réagir s'est glissée et installée dans l'esprit de plusieurs.

Peurs réelles et imaginaires

Bon nombre de spécialistes du développement de l'enfant affirment d'une part, que les jeunes qui commencent à fréquenter le milieu scolaire présentent, à propos de la peur, les caractéristiques suivantes : ils ont tendance à avoir peur de plusieurs animaux, du noir, des créatures imaginaires et de la séparation d'avec leurs parents. Par la suite, ils ont peur des situations qui sont liées aux fondements mêmes de leur existence dont celle de la mort.

D'autre part, plusieurs spécialistes de l'enfance et du développement affectif affirment que la notion de danger est omniprésente dans celle de la peur, c'est­à­dire d'une situation ou d'un stimulus qui peut léser un organisme. Ils considèrent également l'expérience de l'enfant comme le résultat de l'apprentissage de ces dangers. Ainsi, les dangers réels ou imaginaires peuvent engendrer des peurs qui sont liées à des événements, des personnages concrets susceptibles de se transformer dans des représentations imaginaires. C'est pourquoi, on peut affirmer que les peurs enfantines sont rattachées à des événements qui, pour la plupart, se déroulent dans un autre monde que celui des actions quotidiennes de l'enfant. Malgré cela, il arrive fréquemment que ce dernier les vive comme si ces peurs étaient là, juste à côté de lui, sinon à l'intérieur même de sa personne. La réalité quotidienne et imaginaire faisant partie intégrante de la vie de chaque jeune, il apparaît que ces deux réalités sont souvent intimement liées et complémentaires. Un enfant accompagné de ses peurs! Qui peut prétendre n'avoir jamais croisé ou même fait partie de cet interminable et insupportable cortège?

Les représentations imaginaires de la peur peuvent aussi être symboliques et leur transformation peut s'effectuer sur le plan de leur forme et de leur contenu, tout au long de l'enfance, soit à propos des objets de peur, mais également dans la façon dont chaque enfant vit et réagit à chacune d'elles. Du point de vue de leur forme, les peurs sont surtout liées à des événements concrets dans les toutes premières années de l'enfance, puis à des images de nature symbolique qui illustrent les grands thèmes de la séparation et de la destruction. Du point de vue de leur contenu, les peurs varient tout au long de leur développement. Les réactions primitives de la séparation se compliquent progressivement de toutes les découvertes de l'enfant qui prend conscience de son statut, souvent à travers le discours et l'action des autres. Ainsi, il est permis de constater que sa sensibilité s'ouvre aux aléas de l'existence humaine, cette existence nécessairement sociale et limitée.

Les livres de conte racontent-ils des peurs?

Gardaz-De-Linden (1993) affirme que le conte est - dans le champ de la littérature enfantine - le genre qui introduit, sans doute avec le plus de justesse, à la littérature (et aux littératures), définie comme un espace symbolique de l'expression de l'homme et de l'exploration de la condition humaine à travers le temps. Un genre de la littérature qui a osé, par voix de tradition, orale ou par écrit, aborder le thème de la peur dans les innombrables et, voire les innommables formes qu'elle peut prendre. Ainsi, du pays du Petit Poucet égaré en forêt, qui ne trouva sur sa route que la maison où vivait une sorcière laide et méchante, en passant par le château de Barbe Bleue, dont l'activité favorite n'était rien d'autre que celle d'assassiner ses épouses trop curieuses, les contes, voyageurs inépuisables, ont toujours ignoré les frontières du temps et de l'espace. Pour les traverser, les contes ont souvent porté, dit-on, un énorme sac plein de peurs sous leurs bras...

Cette affirmation tend à se vérifier si l'on se rend ensuite dans le royaume de Blanche-Neige ou même dans celui de la Belle au bois dormant. Là, vivait invariablement quelque puissante ennemie spécialiste dans l'art de jeter des sorts, ou de proliférer des menaces de mort à peine voilées à l'endroit de l'héroïne, souhaitant ainsi lui faire peur, sinon la détruire à jamais.

De ces récits et des milliers d'autres qui auraient pu être relevés ici, se dégagent plusieurs constantes. De la Genardière (1993) souligne que ces contes nous donnent l'occasion de rêver à notre complétude, à notre liberté, à notre ubiquité tout en marquant la limite de ce rêve; son impossible réalisation. Cette limite ne détruit en rien notre plaisir puisqu'elle nous rend à la vie, qu'elle nous permet d'exister. De plus, on peut affirmer que les contes sont porteurs de vérités fondamentales, si cruelles soient-elles parfois. Que convient-il de faire alors? Les rejeter, les ignorer ou au contraire, créer et multiplier les occasions et les activités qui favorisent chez les jeunes la possibilité de s'exprimer à leur propos?

Est-il nécessaire de préciser que les exemples dont il est question précédemment sont puisés au répertoire des contes issus de la tradition orale devenus des classiques, c'est-à-dire des livres qui, précise Calvino (1993), quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu'ils ont laissée dans la ou les cultures qu'ils ont traversées (ou plus simplement dans le langage et les moeurs). Ces ouvrages n'ont cessé, depuis des millénaires, d'exprimer les peurs réelles ou imaginaires de l'humanité tout entière. Ce sont de grands contes dans les plis desquels, affirme Loiseau (1992), sont demeurées, comme enchâssées des informations relatives aux racines fondamentales de l'humanité.

Et pour quel motif, à la fois obscur et fascinant, ces récits ont­ils acquis l'immortalité et continuent­ils à captiver la majorité des enfants à qui on les raconte? En définitive, quel rôle peut être attribué à la symbolique blottie entre les lignes de ces récits pour que celle-ci n'ait jamais cessé de rejoindre efficacement et profondément tous les enfants, en ces lieux difficilement identifiables et définissables, voire encore étrangers pour certains d'entre eux, parfois même devenus grands, c'est­à­dire, ces lieux où loge l'affectivité? Une adresse intérieure combien précieuse à connaître et à fréquenter!

Un regard scrutateur dans le répertoire des contes modernes s'avère aussi révélateur de l'ampleur et de la récurrence avec lesquelles la peur se révèle aux enfants. C'est ainsi qu'au pays des maximonstres dans Max et les maximonstres de Maurice Sendak, que visita et adora Max, aucun lieu, aucun personnage aussi terrifiant soit-il, n'a été exclu par l'auteur pour présenter des situations imaginaires et humoristiques auxquelles l'enfant pouvait s'identifier. Nul n'a jamais douté que cet écrivain américain ait délibérément choisi d'écrire à propos d'une peur imaginaire caractéristique de l'enfant et d'en proposer, grâce au support de l'illustration, une représentation physique déroutante. À preuve, d'énormes et nombreux monstres tout aussi affreux qu'attachants envahissent plusieurs pages de cet album.

Paru au milieu des années 60, ce conte moderne ouvrit la voie à une dimension négligée jusqu'alors en littérature d'enfance, soit celle de raconter et de montrer sans aucune équivoque, les personnages sous leur vrai jour, même et peut­être surtout ceux rejetés jusque-là.

Fallut-il s'étonner que plusieurs s'empressent de s'opposer fermement à l'utilisation de Max et les maximonstres? Il s'agissait pourtant et tout simplement pour l'auteur-illustrateur de favoriser, par ce récit, l'expression saine et souhaitée de l'enfant à propos d'une peur imaginaire typique qu'il peut éprouver. Quoi qu'il en soit, on ne compte plus actuellement le nombre d'exemplaires vendus, ni les rééditions de ce conte destiné aux jeunes de 3 à 7 ans. De plus, il convient de préciser que l'auteur et son oeuvre ont fait jusqu'ici l'objet de nombreuses recherches en littérature d'enfance, tant en Amérique du Nord qu'en Europe et ailleurs.

Lorsque les écrivaines et les écrivains se souviennent des peurs de leur enfance

Grâce à la publication d'ouvrages où les protagonistes vivent des situations terrifiantes, horrifiantes, intrigantes, les écrivaines et les écrivains concernés font des choix qui sont prioritaires à leurs yeux. Ils prennent également de grands risques. Intentionnellement, ils invitent les jeunes à franchir les étapes nécessaires leur permettant de s'exprimer à propos des peurs qu'ils éprouvent. Pour y parvenir, ces écrivaines et ces écrivains proposent de façon claire, simple et précise, la rencontre de chaque jeune lectrice et lecteur avec la peur, ses peurs.

Ces auteures et ces auteurs souhaitent­ils ainsi effrayer leur jeune public lorsqu'ils privilégient l'utilisation de descriptions terrifiantes, de couleurs parfois agressantes, lorsqu'ils créent une atmosphère de frayeur? Ou n'ont-ils pas plutôt à ces occasions comme objectif de contribuer efficacement à la croissance harmonieuse de chacun, qui en cours d'enfance fait l'expérience de la peur, cette réaction dite de déplaisir, en invitant les enfants à identifier chacune de leurs peurs et à s'exprimer à propos d'elles? Ces dernières sont proposées dans le corpus de nombreux récits publiés au cours des dernières décennies par des auteures et des auteurs qui démontrent ainsi l'importance capitale qu'ils accordent à développer ce thème, parfois fort sérieusement, parfois sous le couvert de l'humour.

Ainsi, il est permis de dégager que les auteures et les auteurs pour la jeunesse, ceux dont l'écriture privilégie cette catégorie d'ouvrages tout au moins, sont au nombre des adultes qui ont appris, compris et appliqué la douce règle du dire, du montrer, du exprimer et du s'exprimer. Anatole France n'a­t­il pas dit à juste titre, «qu'écrire demandait un grand génie».

Toutefois, la lecture d'un ouvrage n'est que la première étape du long chemin où les jeunes sont ensuite invités à identifier le type de peur qui s'y trouve personnifiée, à la regarder en face, à dialoguer, voire à s'amuser avec elle. Et pourquoi pas lui écrire, écrire à son sujet, en discuter avec d'autres? Cette peur deviendra ainsi progressivement moins menaçante et éprouvante. De plus, elle deviendra progressivement un peu, beaucoup plus petite que soi. À ce propos, Von Franz (1993) précise qu'il faut un long entraînement pour apprendre à être moins effrayé d'une part, moins agressif d'autre part, pour examiner sa propre peur tout en essayant de retrouver confiance et sécurité et mettre un frein à son agressivité jusqu'à ce que, lentement, ces éléments en arrivent à se contre-balancer et à dépasser le conflit. N'est-ce pas ainsi qu'il deviendra alors possible pour l'enfant de contrôler et de maîtriser la peur? N'est-ce pas le but ultime anticipé?

À ce moment, qui de l'adulte, du jeune ou de la peur sera le plus étonné de constater les résultats obtenus? Et pourquoi ne pas poursuivre en invitant les jeunes à s'amuser à avoir peur et à tenter qui sait, de faire peur à la peur, puis d'en rire ensemble. Bien entendu, il est de rigueur d'éviter de lui fermer la porte au nez ou de faire croire à l'enfant qu'il est préférable de l'enfouir dans quelque sombre armoire pour feindre ensuite de l'avoir oubliée. Et s'il arrivait alors que la peur décide de patienter derrière la porte, de chercher un moyen insidieux et le moment propice pour réapparaître plus gigantesque et affreuse encore, accompagnée cette fois de tous les monstres, sorcières, loups, dragons connus et inconnus, et de tous leurs ancêtres respectifs? Ne s'agit-il pas là d'une perspective qu'il importe d'envisager pour qui a appris et compris qu'au royaume de la peur, absolument rien n'est improbable ni impossible? Qui peut souhaiter qu'un jeune reste muet de peur face à une peur réapparue?

Pourquoi avoir peur d'avoir ou de faire peur?

Au nombre des responsabilités éducatives majeures attribuées aux adultes, se glisse au premier rang celle d'écouter les jeunes s'exprimer à propos des peurs qu'ils vivent et de les accompagner sur la route au bout de laquelle leur affectivité trouvera son plein épanouissement. Aussi, pourquoi ne pas s'y engager de pied ferme, le sourire aux lèvres et les bras chargés d'ouvrages appropriés? Il deviendra alors combien agréable pour les petits, tout autant que pour les grands, de s'arrêter chemin faisant et de partager par la lecture ou par le récit les contenus de beaux ouvrages où les protagonistes expriment leurs peurs, ces dernières étant sensiblement similaires à ces peurs réelles ou imaginaires vécues par chaque enfant ou chaque adolescente et chaque adolescent. Cette démarche est une nécessité capitale pour l'enfant et une priorité dont doit tenir compte l'adulte médiateur du livre qui privilégie l'enfance heureuse et le bonheur des adultes de demain.

Et qui ose lire un ouvrage de littérature d'enfance ou de jeunesse y découvrira sans doute que, plus que jamais, une tendre complicité entre les écrivaines et les écrivains et leurs destinataires s'y exprime, dans le but avoué de proposer des récits où la peur, l'espoir et l'humour se côtoient. Des pages habitées par l'espoir de parvenir à contrôler et à maîtriser la peur. «Secrètement, on écoute un conte en vue d'aller plus loin dans sa propre vie, en vue de s'inquiéter, en vue de se poser des questions» (Péju, 1989). Cette réalité est également celle des récits qui portent sur les plus monstrueuses peurs présentes chez les enfants.

Faut-il censurer les oeuvres pour enfants qui abordent le thème de la peur?

Il apparaît aisé et justifié, pour un trop grand nombre d'adultes de laisser s'abattre le couperet de la censure sur les livres d'enfance et de jeunesse qui abordent le thème de la peur. Aussi, s'avère-t-il nécessaire de dénoncer cette pratique et de s'attarder aux conséquences néfastes qui peuvent découler d'une telle décision. Il s'avère impératif de soulever quelques éléments d'une réflexion qui se veut déterminante dans la réussite des actions réalisées à partir d'une sélection judicieuse d'ouvrages devant être lus ou racontés aux enfants qui éprouvent des peurs. En premier lieu, sur la base de quelles certitudes peut-on affirmer, hors de tout doute, que tel ou tel livre ne convient pas à une clientèle spécifique et qu'il est nécessaire de ne pas en tenir compte dans une sélection éclairée?

Le pouvoir de l'adulte qui effectue la sélection des livres qu'il souhaite lire, raconter ou rejeter est de prime importance. Cet adulte a le choix de l'ignorance, de la faiblesse, notamment la sienne propre en regard de ses propres peurs. Nul ne peut clairement identifier, à ce jour, quels principes obscurs, quelles convictions personnelles l'incitent à éviter la voie pourtant fréquentée par la franchise, la sincérité et la vérité de l'enfant et qui sont précisément exprimées dans les livres. Leurs auteures et les auteurs regardent vivre les enfants, se souvenant également de ce qu'ils ont vécu au cours de leur croissance. Alors quel adulte peut prétendre avoir tout appris, tout compris en regard de sa propre affectivité et avoir fait profiter les jeunes de ses connaissances et de son expérience à tel point que l'un comme l'autre soient pleinement épanouis, sans angoisses et sans peurs?

À cet instant, la censure ne devient-elle pas un alibi parfait pour exclure certains ouvrages, dont la majorité se retrouve curieusement appartenir à la grande famille des réactions de déplaisir où l'on retrouve la peur? Cette censure cinglante, faussement réfléchie n'aboutit souvent qu'à l'exclusion des seuls critères de sélection sur lesquels il convient pourtant de s'attarder. Parmi eux, notons la richesse, la qualité du contenu, du texte, des illustrations, de la langue, mais aussi la pertinence et la profondeur des valeurs véhiculées, leur convenance avec des clientèles de jeunes d'âges spécifiques. Au surplus, la sélection éclairée d'ouvrages doit également prendre en compte la variété et l'originalité spécifiques de chaque livre dans une perspective de réalisation efficace d'activités d'échange, de discussion et d'exploitation.

En définitive, il appert que la recherche et la sélection des ouvrages pour enfants ou adolescentes et adolescents, qui abordent le thème de la peur, n'est que le début d'une riche et noble aventure. Celle­ci doit nécessairement trouver une conclusion heureuse, qui n'est rien d'autre que celle du contrôle et de la maîtrise de chaque peur et, ultimement, de la peur sous toutes les formes qu'elle peut prendre.

Conclusion

Le présent article avait pour but, dans un premier temps, de soumettre aux lectrices et aux lecteurs un ensemble de notions théoriques se rapportant à l'étude du développement affectif de l'enfant, ainsi qu'à celle, d'une catégorie spécifique d'ouvrages de littérature d'enfance ou de jeunesse. Dans un deuxième temps, il est également apparu prioritaire d'ajouter des précisions, des pistes de réflexion pouvant susciter des réactions diverses de la part de la lectrice et du lecteur. Somme toute, il s'agissait ici de proposer le reflet le plus fidèle qui soit de notre connaissance de ces domaines, associée à notre responsabilité d'insister sur l'importance pour chaque adulte d'apporter une contribution régulière et éclairée au développement de la fonction affective des enfants, des adolescentes et des adolescents, plus spécifiquement ceux que la peur habite et qui y réagissent souvent de manière brutale.

Chaque adulte évoluant dans la société contemporaine a-t-il réellement conscience qu'il est suivi à la trace par tellement de peurs qu'il ne peut plus les compter? Elles le hantent, l'empêchent de rire, de s'épanouir, de vivre heureux. Elles peuvent engendrer d'autres réactions de déplaisir, notamment l'agressivité. Et pourquoi insistons-nous pour transmettre un tel héritage à notre descendance? Heureusement, plusieurs ont déjà découvert la précieuse richesse apportée par l'utilisation des livres d'enfance et de jeunesse auprès d'enfants, d'adolescentes et d'adolescents dans le cadre d'une contribution positive déterminante au développement de leur fonction affective.

Il est sans doute permis d'inviter les autres adultes médiateurs de livres auprès de cette clientèle spécifique qui hésitent à s'engager sur une telle voie à entrouvrir la porte à l'identification et à la compréhension de la nécessité de modifier leurs attitudes, d'abandonner les préjugés faux ou périmés voire les jugements erronnés qu'ils portent à propos de l'utilisation d'ouvrages qui abordent le thème de la peur. Bref, il est temps désormais de cesser d'avoir peur de la peur.

Épilogue

Il était assez tôt, 8 h 32 du matin plus précisément. C'était un jour très ensoleillé. Brusquement, la porte d'entrée d'une immense et étrange demeure, située à l'orée d'une forêt majestueuse, s'ouvrit à sa pleine grandeur. Des centaines de jeunes réjouis en sortirent en courant. Chacun portait dans ses bras quelques livres. Dame littérature de jeunesse, déjà assise sous un chêne centenaire, les invita à venir la rejoindre. Puis, elle ouvrit un très grand livre. Il s'agissait d'un conte épeurant. Elle en commença la lecture. Son auditoire, plus rapidement que l'éclair, s'était assis sur des coussins spécialement cousus pour l'occasion. Certains parmi ces sièges portatifs avaient la forme de loups, d'autres de sorcières, d'autres encore de dragons, de serpents ou d'ogres... Le récit dura fort longtemps. De temps à autre, on entendait des rires. Et de temps à autre, les jeunes frissonnaient et se rapprochaient les uns des autres. Il arrivait même que l'un d'eux pose une question. Dame littérature d'enfance y répondait. Parfois, elle interrogeait les jeunes.

Calmement, la fin du récit venue, elle se leva, invita les enfants à s'approcher d'elle. À la question qu'elle leur posa ensuite, tous répondirent en choeur: «Peurs, pourquoi aurions-nous peur de vous?» Les enfants savaient désormais qu'il était possible de contrôler et de maîtriser leurs peurs. Dame littérature aussi. C'est précisément ce jour là, semble-t-il, qu'elle prit la ferme décision de ne jamais oublier les enfants qui éprouvent des peurs dans tous les écrits publiés sous sa juridiction. Elle en fit l'oeuvre de toute sa vie.


Références

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GARDAZ-DE-LINDEN, Elisabeth. «Le conte dans la littérature pour enfant: un espace symbolique et pour le symbolique», dans PARMEGIANI, Claude-Anne. Lectures, livres, bibliothèques pour enfants, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1993, p. 43.

GRATIOT-ALPHANDERY, Hélène. «L'apport d'Henri Wallon à la connaissance de l'enfant», dans BON, François, Michel BONNET et al. Enfance : Littérature, société et droits de l'enfant. Colloque international, Paris, Presses universitaires de France, 1990, p. 27.

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MURET, Pierre. Histoire du livre de jeunesse d'hier à aujourd'hui en France et dans le monde, Paris, Gallimard Jeunesse, 1993, p. 27.

PÉJU, Pierre. L'archipel des contes, Paris, Aubier, 1989, p. 25.

SENDAK, Maurice. Max et les maximonstres, Paris, Delpire-L'école des loisirs, 1988, 27 p.

VON FRANZ, Marie-Louise. La femme dans les contes de fée, Paris, Albin Michel, 1993, p. 296.


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