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La littérature de jeunesse et son pouvoir pédagogique, Volume XXIV , No 1 et 2, 1996.

La critique littéraire québécoise pour la jeunesse (1975­1995)


Édith MADORE
Chargée de cours en littérature
Université du Québec à Trois­Rivières

Les importants changements survenus dans le champ littéraire québécois pour la jeunesse, depuis les années 70, ont­ils influencé la pratique actuelle de la critique? La structuration des programmes d'enseignement de la littérature québécoise pour la jeunesse, la création de nouvelles revues littéraires spécialisées, la fondation d'organismes de promotion de cette littérature, le développement de réseaux d'animation en lecture dans les bibliothèques et dans les maisons d'édition et la création de nombreux prix littéraires ont sûrement contribué à l'orientation de la critique littéraire pour la jeunesse, telle qu'on la connaît actuellement. De quelle façon? Afin de cerner son discours, nous tenterons d'identifier les grands courants et les critères sur lesquels se fonde l'approche critique. Pour ce faire, nous avons sélectionné onze revues littéraires jeunesse, culturelles, pédagogiques et universitaires.

Les grands courants et les formes de pratique de la critique

Les revues universitaires

Le développement des études universitaires en littérature jeunesse, depuis 1961, dans les facultés de bibliothéconomie, des sciences de l'éducation et de lettres, n'a pas affecté le contenu des revues universitaires. Plus tard, lorsque le champ littéraire pour la jeunesse acquiert son autonomie, au cours des années 80, il se distingue toujours aussi nettement de l'ensemble du champ littéraire. En effet, de 1968 à 1995, les revues universitaires choisies produisent chacune seulement de 0 à 3 articles sur la littérature jeunesse, à l'exception de Présence francophone et CCL - Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse.

La doyenne de ces revues, Études françaises (Université de Montréal, fondée en 1966), n'a consacré aucun numéro, pas même un article, sur le sujet. La revue de l'Université du Québec 1 à Chicoutimi, Protée (fondée en 1970), livre un seul article, en 1992: une analyse structurale de l'illustration dans l'album pour enfants. La revue de l'Université Laval, Études littéraires (fondée en 1968), compte pour sa part trois articles sur la littérature jeunesse, européenne et québécoise. L'écriture théâtrale pour les jeunes publics s'insère dans un numéro sur les tendances actuelles du théâtre, et un article aborde une série de romans que l'auteur pour adultes, Yves Thériault, a écrits pour les jeunes.

Fait plus étonnant, à cause du certificat en littérature jeunesse offert par le département d'études littéraires de l'UQAM, depuis 1985, la revue Voix et Images du pays (Université du Québec à Montréal, fondée en 1970) n'a consacré que trois articles sur le sujet, en 1983­1984, dans le cadre d'une chronique «Jeunesse» interrompue subitement. La titulaire de cette chronique, Chaké Minassian, affirme pourtant que «l'institution littéraire commence depuis peu à réaliser son erreur d'avoir jusqu'ici boudé, dédaigné et marginalisé ce domaine important qu'est la littérature de jeunesse» (Minassian, 1983). Outre un bilan de la production littéraire 1982­1983, Voix et Images du pays trace un portrait de la littérature jeunesse qui s'affirme et des ouvrages de référence qui aident sa diffusion.

La revue de l'Université de Guelph, CCL-Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse (fondée en 1975) occupe une position bien particulière au sein des revues universitaires puisqu'elle se spécialise dans la critique de la littérature canadienne pour la jeunesse dans les deux langues. CCL privilégie les dossiers de fond, les entrevues et la critique d'ouvrages destinés à la jeunesse à l'intérieur desquels les analyses textuelle, intertextuelle, thématique, sémiotique et narratologique sont utilisées.

Après CCL, la revue universitaire la plus active dans le champ jeunesse, Présence francophone (fondée en 1970, à l'Université de Sherbrooke), a consacré deux numéros entiers sur le sujet en 1991. Ces articles, qui font la petite histoire de la littérature québécoise pour la jeunesse de 1970 à 1990, proposent une analyse d'illustrations, s'inspirent de théories telles que l'histoire de la littérature et de l'édition et de la sociologie du champ littéraire.

Les revues littéraires jeunesse

De 1975 à 1978, trois revues spécialisées en littérature pour la jeunesse voient le jour: CCL (fondée en 1975), Lurelu (fondée en 1978) et Des livres et des jeunes (1978­1995). À cause de la production accrue de livres pour les jeunes, les efforts de la critique tendent d'abord vers l'information.

En effet, l'organisme Communication­Jeunesse publie un bulletin d'information sur la littérature jeunesse (Lurelu), de même que l'Association canadienne d'avancement pour la littérature de jeunesse (Des livres et des jeunes). Vers le milieu des années 80, période d'autonomisation du champ jeunesse, ces deux organismes se sépareront de ces publications, qui deviendront autonomes dans les deux cas.

Lurelu publie de 6 à 8 critiques par numéro à ses débuts, pour atteindre 60 à 80 critiques dans les années 90. Une recension exhaustive de la production est faite, depuis 1984. Dans Des livres et des jeunes, comme les livres de toute la francophonie sont commentés, on retrouve habituellement, à l'intérieur de chaque numéro allant de 1978 à 1994, une dizaine de critiques d'oeuvres québécoises.

Les revues littéraires pour la jeunesse Lurelu et Des livres et des jeunes ne s'inspirent pas de courants ou de théories littéraires particuliers. Elles adoptent une position qui favorise plutôt l'information que l'analyse.

Les revues culturelles et pédagogiques

Semblables aux revues littéraires pour la jeunesse, les revues culturelles et pédagogiques visent le même but d'information et d'éducation. Précisons que les deux revues choisies, si elles font la critique d'ouvrages pour la jeunesse, s'adressent avant tout aux enseignantes et aux enseignants de tous les ordres d'enseignement.

De 1976 à 1992, Québec français (fondée en 1971) publie une chronique «Littérature de jeunesse», tenue par de jeunes critiques qui livrent leurs impressions de lecture favorables ou défavorables.

En 1989, des critiques adultes se joignent aux jeunes. Depuis 1992, des adultes assument à tour de rôle la chronique qui s'est enrichie d'entrevues et de dossiers de fond, la critique d'ouvrages pour la jeunesse ayant fort diminué.

À l'instar de Lurelu, Vie pédagogique (fondée en 1979) s'avère un outil d'information intéressant, car de 1981 à 1992, la revue fait la recension exhaustive des oeuvres produites pour les jeunes au Québec1. Des activités d'animation sont en outre suggérées et les critiques évaluent l'ensemble de la production annuelle.

Les revues littéraires

La revue Livres et Auteurs québécois (1961­1982) comprend, dès sa fondation, une section intitulée «Littérature de jeunesse» où la critique est faite surtout par des professeures et des professeurs d'université. Cette section se divise en deux parties: une recension de la production littéraire annuelle selon les genres et les maisons d'édition, et un bilan rétrospectif de la situation du livre ou des événements marquants de l'année.

Les grands courants et les formes de pratique de la critique sont difficilement identifiables, à l'exception des revues universitaires où la critique littéraire analysant indifféremment les oeuvres pour adultes ou pour jeunes se réclame de théories, telles la sémiotique, la sociohistoire, l'analyse structurale, la sociologie littéraire, la narratologie, l'histoire littéraire, etc.

Il existe toutefois une tendance qu'on retrouve indistinctement dans toutes les revues qui critiquent les oeuvres destinées à la jeunesse: la recension des oeuvres et le bilan de la production littéraire. De plus, dans les dossiers de fond, les études thématiques, idéologiques et de personnages se recoupent. Mais quels sont les critères sur lesquels se fonde cette approche critique?  Examinons les tableaux I, II et III.

Les critères d'analyse abordés dans les revues littéraires, jeunesse, culturelles et pédagogiques

Comme on peut le voir dans les tableaux I et II, à quelques exceptions près, des critères semblables guident la critique dans les revues Lurelu, Des livres et des jeunes, Vie pédagogique, Québec français et Livres et Auteurs québécois (LAQ). C'est l'approfondissement de ces critères, en une analyse plus élaborée dans le cas de LAQ, qui distingue toutes ces publications.

TABLEAU I
Critères d'analyse abordés dans les revues littéraires et jeunesse
Critères d'analyse Lurelu DLDJ LAQ
résumé de lecture X X X
présentation matérielle X X X
public cible X X X
valeurs X X X
illustrations X X X
auteure et auteur et son oeuvre X X X
genre littéraire X X X
récit X X X
dialogues X X X
descriptions X X X
histoire X X X
texte X X X
langue X X X
personnages X X X
intrigue X X X
style X X X
réédition, édition, collection, traduction, série, adaptation X X X
écriture X X X
produit dérivé X X X
thèmes X X X
action X X X
narration, narratrice et narrateur X X X
cadre du récit (temps/lieu) X X X
prix littéraires X X X
ton X   X
suggestions d'animation du livre X    
références littéraires X X X
rapport qualité/prix X    
formule : «ce livre plaira aux jeunes» X X  
indices de facilité de lecture X X  
félicitations adressées aux auteures et auteurs et aux éditrices et éditeurs X    
vision du monde  X   X
tirages et exemplaires vendus X    
culture et civilisation X X  
formule : «Le livre se dévore» X    
outil déclencheur X X  
commentaires personnels (envois de presse, vie familiale, etc.) X    
émotion X X  
point de vue X    
didactisme   X X
motif   X  
utilisation et visées pédagogiques X   X
dénonciation de la conformité de la littérature de jeunesse X   X
expérience littéraire formelle nouvelle par rapport à la linéarité traditionnelle de la fiction pour la jeunesse     X
les mouvements contemporains de l'écriture littéraire     X
dédicace     X
démarcation entre littérature populaire pour adultes et littérature pour adolescentes et adolescents     X
conceptions et limites du livre jeunesse     X
l'audace en littérature jeunesse     X
types de discours     X

TABLEAU II
Critères d'analyse abordés dans les revues culturelles et pédagogiques
Critères d'analyse Vie pédagogique Québec français
résumé de lecture X X
présentation matérielle X X
public cible X X
valeurs X X
illustrations X X
auteure / auteur et son oeuvre X X
genre littéraire X X
récit X X
dialogues X X
descriptions X X
histoire X X
texte X X
langue X X
personnages X X
intrigue X X
style X X
réédition, édition, collection X X
écriture X X
thèmes X X
produit dérivé   X
utilisation pédagogique   X
action X X
cadre du récit X X
ton X  
narration, trame narrative X X
suggestions d'animation du livre X  
rapports adultes / enfants X X
formule : «Ce livre plaira aux jeunes»   X
références littéraires   X
prix littéraires   X
outil déclencheur X  
point de vue X  

À Lurelu, les critères sont nombreux, mais peu élaborés, qualifiés souvent uniquement par des adjectifs. Ainsi, de 1978 à 1995, on dit de la présentation matérielle qu'elle est «très attirante» (mise en page aérée), des illustrations qu'elles sont «vivantes et colorées», du récit, des dialogues et du style qu'ils sont «vivants», du texte qu'il est «simple et vivant», des personnages qu'ils sont «sympathiques», de l'intrigue qu'elle est «bien menée», et de l'écriture qu'elle est «simple et accessible». Le discours est d'ailleurs interchangeable, d'autant plus que les termes employés, «récit», «histoire» et «narration», se confondent. L'auteure ou l'auteur et son oeuvre, le genre littéraire et la narration sont les critères les moins souvent abordés.

À la revue Des livres et des jeunes (DLDJ), chacune des caractéristiques abordées est décrite rapidement. Les principaux critères d'analyse sont sensiblement les mêmes qu'à la revue Lurelu: le récit (rythme et déroulement), les personnages (qualités humaines et identification), la langue (des phrases courtes, un vocabulaire riche et précis), un style vivant et alerte, des illustrations vivantes et colorées, un texte concis, vivant et simple, une intrigue bien menée, l'adaptation du public cible (repères d'âge, accessibilité du texte, jeunes lectrices et lecteurs) et une histoire simple. On accorde cependant une attention primordiale à la langue et au public cible. L'auteure ou l'auteur et son oeuvre, la narration et l'écriture sont les critères le moins souvent abordés, même si les termes s'y rapportant sont employés correctement.

La revue Livres et Auteurs québécois (LAQ) aborde les mêmes critères d'analyse que les deux revues précédentes et ajoute notamment les analogies entre les oeuvres du même genre littéraire, les mouvements contemporains de l'écriture littéraire, la structure d'un genre, l'enchaînement situation - développement - dénouement, l'expérience littéraire formelle... Mais LAQ se distingue par une critique littéraire plus recherchée. Par exemple, le vocabulaire n'est pas seulement qualifié de «simple» ou de «précis» : on relève les canadianismes et les barbarismes qui enrichissent ou appauvrissent le récit; de même, l'écriture n'est pas simplement qualifiée de «variée»: les procédés sont étudiés.

La jeune lectrice et le jeune lecteur

Que ce soit à Québec français, à Vie pédagogique, à Lurelu ou à Des livres et des jeunes, l'importance du destinataire en littérature jeunesse s'avère cruciale. Tous les critères se rattachent à lui: ton et style bien adaptés, facilité et accessibilité de la lecture et du vocabulaire, longueur des phrases, nombre de pages à ne pas excéder, complexité du récit, etc. Le sujet du livre, c'est l'enfant. Les aspects moraux et didactiques sont d'ailleurs très importants. Pour la critique, le livre n'est pas qu'un «moyen de distraction», il est surtout un «instrument d'éducation», «d'où la vigilance soutenue des parents, des enseignantes et des enseignants face aux valeurs véhiculées à travers un récit fictif2».

À Lurelu, comme à Des livres et des jeunes, on démontre de la réticence à afficher un point de vue critique, peut­être à cause du jeune public lecteur. D'un ouvrage manquant d'originalité, une critique dit: «Nos jugements d'adultes peuvent être quelquefois trop négatifs. Il ne faut pas oublier que le monde de l'enfance n'est pas celui de l'adulte» (Thériault­Houle, 1984). En 1991, Lucie Côté se demande:

Comment un adulte peut­il évaluer un livre destiné à des jeunes? Chacune des personnes interrogées ici, journaliste, bibliothécaire, professeur, animatrice, directrice d'organisme, a certes ses propres critères qui n'omettent aucun des aspects du livre. Mais chacune a surtout su garder un regard d'enfant, encore capable de s'émerveiller. Et chacune éprouve une véritable passion pour le livre jeunesse (Côté, 1991).

À Lurelu, les médiatrices et les médiateurs du livre pour la jeunesse manifestent une attitude ambivalente envers le jeune public. Dans leur volonté de trouver à tout prix des lectrices et des lecteurs aux livres critiqués, ils cèdent à des analyses contradictoires: d'un roman jugé violent et inaccessible par son vocabulaire pour des adolescentes et des adolescents, on dira qu'il se distingue par «sa volonté de rejoindre les adolescents d'aujourd'hui dans leurs fantasmes...» (Vinet, 1987). Dans un cas identique, une autre dit que le jeune lecteur «en aura tout son saoul de suspense, d'absurde et de descriptions nauséabondes (...), somme toute de quoi satisfaire les tendances "sado­comiques" de sa génération» (Vinet, 1985). Cette attitude conduit les critiques à recommander des livres considérés comme très moyens: «Je le recommande tout de même à quiconque aime la vie...» se passe de commentaires. D'autres formulations nous rendent tout aussi perplexes: «Pour ceux qui lisent beaucoup et un peu de tout» ou «À lire quand même, surtout pour la dimension historique».

La nouvelle critique

À la revue Lurelu, depuis 1995, se dégage cependant une nouvelle forme de critique des courants de la littérature jeunesse contemporaine. On dénonce les livres en séries qui diluent l'idée originale de base, le discours du super­enfant, les romans trop courts et qui contiennent toujours le même nombre de pages, une lecture trop facile pour les adolescentes et les adolescents, le retour de la littérature édifiante, la sexualité obligée et autres. Cette avant­garde minoritaire se heurte, au sein de la même revue, à un discours ancien calqué, en toute bonne foi, sur les clichés de la littérature jeunesse.

Avant 1980, les stéréotypes sexuels étaient dénoncés avec virulence. Depuis le milieu des années 80, on peut dire que les tenantes et les tenants des valeurs éducatives et morales du livre pour la jeunesse et ceux qui croient en une littérature plus proche du vécu et de l'imaginaire des jeunes s'affrontent.

Les critères d'analyse abordés dans les revues universitaires

Comme on peut le voir dans le tableau III, le contenu des revues universitaires n'échappe pas au destinataire du livre pour la jeunesse. Thérèse Paquin affirme que «la critique du texte littéraire pour enfants, sur laquelle nous devrions compter pour activer l'intérêt, la recherche créative et la curiosité, joue souvent ce rôle de gardienne de vertu». Elle voit cette «littérature oblitérée par les impératifs du projet éducatif dans la réalisation de ses structures formelles» (Paquin, 1992).

TABLEAU III
Critères d'analyse abordés dans les revues universitaires
Critères d'analyse Études littéraires Voix et images Protée PF CCL
résumé de lecture   X X   X
présentation matérielle   X     X
destinataire et définition pédagogique     X   X
valeurs   X     X
illustrations   X X X X
auteure / auteur et son oeuvre     X X X
genres littéraires X X     X
récit         X
dialogues         X
descriptions         X
histoire X X X X X
texte     X X X
langue         X
personnages X   X X X
intrigue         X
style         X
réédition, édition, collection, traduction, série, adaptation         X
thèmes   X     X
action X   X   X
procédés d'écriture X       X
narration, narratrice et narrateur     X   X
ton         X
cadre du récit X   X   X
point de vue     X    
références culturelles     X   X
émotions         X
didactisme     X   X
références littéraires         X
extraits d'oeuvres         X
le fond et la forme         X
politique et littérature jeunesse         X
historique du livre d'images         X
sociologie du champ littéraire       X  
unité (action, temps, lieu)         X
réception critique         X
jeu sémiotique         X
directions de lecture         X
narratologie         X
conventions de la fiction         X
analyse structurale     X    
écriture théâtrale X        
l'avant-texte X        
déroulement de la série (scénario et personnages) X        
traitement   X      
histoire littéraire       X  
histoire de l'édition       X  
fondements sémiotiques des modes d'expression de l'album pour enfants     X    
valeur artistique de l'oeuvre     X    
critique du texte littéraire pour enfants     X    

Alors que la critique littéraire jeunesse se fait très rare dans les revues universitaires où l'on retrouve surtout des dossiers de fond sur le sujet, la revue spécialisée pour les jeunes, CCL - Canadian Children's Literature / Littérature canadienne pour la jeunesse, se distingue par le nombre et la longueur de ses critiques, qui peuvent parfois atteindre plusieurs pages.

Les critères sélectionnés sont bien développés, avec ou sans méthodes littéraires précises, et non simplement qualifiés d'un adjectif. Il s'agit d'un lieu d'analyse et de critique nécessaires pour favoriser l'émergence d'un discours créateur et scientifique. Les critères d'analyse les plus utilisés sont l'auteure ou l'auteur et son oeuvre, le genre littéraire (règles du genre), la narration (jeu, choix, situation narrative), la langue (terminologie, stylistique, verbes, vocabulaire), le public cible (âge, lectrice ou lecteur idéal), les valeurs (éthique et stéréotypes), le récit (cohérence, structure, chronologie), le texte (vers, rimes, allitérations) et sa fonction pédagogique, ainsi que les références intertextuelles. On insiste particulièrement sur le récit et les règles de la narration. Par contre, la présentation matérielle et l'illustration sont les critères les moins utilisés, contrairement aux revues littéraires, culturelles et pédagogiques.

Conclusion ou la conception de l'enfance

Dans toutes les revues analysées, à l'exception des revues universitaires, le rôle de médiatrice ou de médiateur se superpose à celui de la critique. La question du public détermine ce champ littéraire et aussi sa critique; c'est ce qui la caractérise. Le public cible et l'utilisation pédagogique du livre (scolaire ou animation en lecture), l'idéologie de l'enfance sont présents plus que jamais. On peut d'ailleurs affirmer qu'il s'agit de «médiatrices ou de médiateurs» du livre pour la jeunesse plutôt que de «critiques» dans le cas des revues littéraires pour la jeunesse, culturelles et pédagogiques. Même si on voit poindre à l'horizon un nouveau discours critique issu de la revue Lurelu - il relève davantage de questions touchant l'ensemble du champ littéraire jeunesse que de l'analyse du livre en tant que tel - le débat information/critique fait toujours rage depuis les vingt dernières années. En 1981, Louise Warren se demandait «qui peut être reconnu comme un spécialiste de la littérature de jeunesse?» (Warren, 1982). Sa réponse: bibliothécaires, enseignantes, enseignants et libraires, la mena à conclure que le discours sur cette littérature, alimenté par les utilisatrices et les utilisateurs de littérature jeunesse, «se cherche une place entre l'analyse et la promotion». Selon elle, la critique littéraire jeunesse doit trouver sa méthode et son objectivité.

Cette critique différente, à cause de son destinataire qui la détermine, comporte sa part de richesses et de faiblesses. Les impressions de lecture intégrant des critères à l'état brut représentent une faiblesse que compensent à peine les revues universitaires, le nombre d'articles et de critiques y étant trop peu élevés, à l'exception de Canadian Children's Literature/Littérature canadienne pour la jeunesse. Par contre, le nombre surprenant des critères d'analyse - ils ont doublé depuis vingt ans - représente une grande force qui sommeille, qui ne demande qu'à être développée. Cela nous ramène à la question de départ. D'une part, la pratique actuelle de la critique a été légèrement influencée par les mouvements des vingt dernières années, car on tient maintenant compte de tous les aspects du livre. D'autre part, même si on tient compte de ces aspects, ils ne sont encore qu'en germe, et la critique ne rend pas justice à l'énorme évolution, autant dans ses thèmes que dans son écriture, qu'a connue la littérature jeunesse depuis 1975.


Notes

1.
Cette sélection prend fin en 1992. En 1993, elle est reprise par la Direction des technologies et des ressources éducatives de la Direction générale des ressources didactiques et de la formation à distance en collaboration avec la Direction des communications du ministère de l'Éducation.

2.
«Courrier du lecteur», Lurelu, vol. VIII, no 3, hiver 1986,p. 19­20.


Références

CÔTÉ, Lucie. «Critique du livre jeunesse», Lurelu, vol. XIII, no 3, hiver 1991, p. 2­5.

MINASSIAN, Chaké. «Signes avant­coureurs», Voix et Images du pays, vol. VIII, no 3, printemps 1983, p. 529.

PAQUIN, Thérèse. Protée, vol. XX, no 1, hiver 1992, p. 108.

THÉRIAULT­HOULE, Mariette. Lurelu, vol. VII, no 1, printemps­été, 1984, p. 14.

VINET, Isabelle. Lurelu, vol. X, no 1, printemps­été 1987, p. 12.

VINET, Isabelle. Lurelu, vol. VII, no 3, hiver 1985, p. 12.

WARREN, Louise. «Le livre pour la jeunesse et sa critique», Livres et auteurs québécois, 1981, Sainte­Foy, Presses de l'Université Laval, 1982, p. 233­238.

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