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La littérature de jeunesse et son pouvoir pédagogique, Volume XXIV , No 1 et 2, 1996.

Une expérience d'introduction de la poésie au primaire


Corine MALDAGUE
Conseillère pédagogique
Commission scolaire des Chutes­de­la­Chaudière

La poésie est cette branche de la littérature qui, comme une vigne en hiver, garde toute sa vitalité malgré une grande, trop grande peut­être, discrétion. Elle reste là, à portée de notre main, prête à nous faire don de sa puissance, de son murmure, de sa mémoire, de ses mots susceptibles de devenir nôtres pour peu que l'on soit ouvert et disponible à les accueillir!


  On lisait des poésies
  On a oublié le rôti
  Le rôti est tout brûlé
                   charbonné
                   calciné.
  Nous ne l'avons pas mangé
  Le rôti tout brûlé
               charbonné
               calciné.
  On a mangé un sandwich
  du fromage  et des radis
  en lisant  des poésies.
  Andrée Clair, Farfelettis

Après avoir rapidement tenté de cerner ce que nous entendons par «poésie», nous verrons que, plus que jamais, celle­ci est nécessaire pour que l'éducation de tout être humain soit la plus complète et la plus harmonieuse possible. Nous verrons ensuite comment, dans un atelier d'introduction, il est possible de présenter concrètement à de jeunes enfants les principales caractéristiques de ce genre. Nous terminerons en mettant en évidence le rôle important que l'école doit jouer à ce propos et les dangers qui guettent les élèves si cette dernière n'est pas vigilante.

Qu'entendons­nous par le mot «poésie»?

La poésie est avant tout un langage, un langage certainement très différent du langage quotidien. Elle est le langage des sens qui choisissent, au contraire des autres formes d'arts, de s'exprimer avec des mots. Car même si tout peut devenir objet de poésie, un coucher de soleil comme un tremblement de terre, un chagrin sans fin comme une explosion de rires, un canon destructeur comme une poignée de main, tant qu'il n'y a pas de mots, ce qui peut être «poétique» n'est pas «poésie» (Roy, 1993).

 

  Le jeu
  (...)
  Voilà ma boîte à jouets
  Pleine de mots pour faire de merveilleux
    enlacements
  Les allier, séparer, marier,
  Déroulements tantôt de danse
  Et tout à l'heure le clair éclat du rire
  Qu'on croyait perdu
  (...)
  Saint­Denys Garneau,
Regards et Jeux dans l'Espace

La poésie résulte donc de la manipulation particulière et différente de mots, de mots moins fréquents comme de mots très courants. Il n'y a pas de mots catalogués comme ayant une valeur poétique et d'autres n'étant bêtement destinés qu'à un usage uniquement prosaïque. Ce qui distingue la poésie, c'est «qu'elle exprime les concepts de manière oblique» (Jean, 1989). Les mots, par l'analogie, par les images qu'ils font naître, par la contradiction apparente qu'ils soulignent, par le choc qu'ils provoquent et par ce qu'ils sous­entendent, entraînent l'esprit du lecteur ou de l'auditeur à créer des liens et à «lire» beaucoup plus que ce qui est réellement écrit. Les mots vivent alors et résonnent en lui de façon dynamique et personnelle. «Le langage poétique est toujours à réinventer, il n'existe pas, ne vit pas, s'il n'est pas réveillé, réanimé, par l'imagination du lecteur ou de l'auditeur» (Jean, 1989). «La poésie de celui qui écrit est comme le négatif de l'opération poétique et le positif se trouve dans le lecteur. Ce n'est que quand l'oeuvre a pris toutes ses valeurs dans la sensibilité du lecteur, qu'elle peut être considérée comme réalisée, telle l'image photographique fixée sur l'épreuve» (Reverdy, 1956).

En ce sens, la poésie est une des formes d'arts les plus favorables pour stimuler l'imagination, à la fois parce qu'elle aborde autant des contenus réels qu'imaginaires, mais surtout parce que sa constitution même invite à une lecture à plusieurs niveaux. Cette importante part de création qui appartient au lecteur de poésie contribue bien évidemment à la diversité des interprétations, et la résonance que les métaphores trouveront en lui favorisera justement cette lecture à plusieurs niveaux. Si l'on ajoute à cela les structures syntaxiques, qui répondent à d'autres règles que celles qui régissent la prose, et l'emploi inusité des mots eux­mêmes, qui par leurs associations nous propulsent vers une polysémie des plus parlantes, nous arrivons à une autre caractéristique de la poésie que Michel Tournier qualifiait d'épaisseur glauque, une sorte d'univers aux sens multiples, le terrain par excellence de la pensée divergente. La liberté qu'elle offre en faisant sauter les règles habituelles du langage courant, comme d'ailleurs les contraintes qu'elle s'impose, sont autant de pistes d'envol pour l'imagination et pour d'innombrables rêveries.

La poésie est aussi un langage qui est conçu pour être «retenu : [c'est] le trésor des instants confiés à la mémoire qui les a capturés dans le réseau des mots» (Roy, 1993). La poésie est un langage de paroles difficiles à oublier, et tout, dans ce qui caractérise le langage poétique, concourt à le rendre inoubliable : songeons à la rime qui associe les mots de fin de vers et leur donne une valeur nouvelle, aux sonorités qui s'inscrivent facilement dans l'oreille, au rythme qui n'attend qu'à être répété et bien sûr aux figures de style qui marquent autant l'imagination que la mémoire, elle­même prête à les accueillir pour longtemps. C'est pour cette raison que l'on peut dire que la poésie nourrit, alimente celles et ceux qui la lisent ou l'entendent. Ses mots et ses images désormais leur appartiendront et feront partie de leurs points de références, de leur bagage d'allusions auxquelles ils pourront faire référence leur vie durant.

La poésie est également un langage qui touche, qui fait vibrer la corde sensible de la lectrice ou du lecteur, mais comme le souligne si justement Georges Jean (1989), elle fait beaucoup plus que traduire des sentiments et des émotions, elle donnerait à voir en rendant visible le non­dit, la sensualité la plus profonde de l'être. Ce qui amène cet auteur à dénoncer la tendance que l'on a trop souvent à maintenir les enfants dans une poésie mièvre qui ne leur permettrait malheureusement pas d'atteindre la profondeur des songes de l'homme, et pourtant, ils l'apprécieraient tellement... Lire de la poésie c'est plus important encore que ce que dit Danièle Sallenave (1991) à propos de la lecture en général:

Lire est une puissance qui nous associe au grand mouvement dont sont animés les livres; lire, c'est retrouver les secrètes veines du monde, les tourments invisibles, les grandeurs dont le livre est chargé. Ce n'est donc pas seulement comprendre un livre, et lui donner vie: lire, c'est s'accorder à la splendeur du monde, ou, comme dit Péguy, participer à son accroissement, à ce qu'il nomme un renforcement d'être.

Si la lecture atteint ce niveau, que dire de la poésie qui est un langage encore plus puissant puisqu'allant à l'essentiel.

Qu'apporte la poésie aux enfants d'aujourd'hui?

Après avoir souligné les principales caractéristiques du langage poétique, il ne convient plus de se demander s'il peut encore apporter quelque chose aux enfants d'aujourd'hui, mais plutôt comment il pourrait être possible de ne pas mettre tous les enfants en contact avec la poésie. En effet, si on considère l'apport inestimable de la poésie pour le développement de l'imagination, il devient regrettable de priver des jeunes de cette stimulation, de cette nourriture. Déjà, cet aspect serait suffisant pour favoriser le contact des jeunes avec cette forme de littérature, mais il y a plus encore.


  Écris­moi!
  Écris­moi
  Écris­moi le mot : Fenêtre
  Pour voir.   Pour naître
  Tu vois! Le mot...
  C'est le mode d'emploi.

  Quelqu'un l'ouvre...
  On découvre
  Un ballon sur l'horizon
  Qui peint arbres et maisons
  C'est un peintre bedonnant
  Exigeant, négligent...
  Du bout de ses doigts jaunis
  Il tombe des pissenlits
  Un peu partout dans les champs

  Écris le mot : Porte,
  Et sors!
  N'emporte rien d'autre
  Que le corps...

  L'Âme est déjà loin
  Perdue dans les foins.
  Gilles Vigneault
Tiré de: De la neige au soleil...

Si l'on accepte que la poésie s'apparente à une certaine forme de spiritualité par le lien qu'elle offre avec la pensée dans son expression la plus pure et la plus forte, on admet qu'elle donne aux jeunes une occasion de profondeur, de gravité et d'intériorité. Alors qu'en cette fin de siècle, dans notre culture occidentale, les occasions de distractions, de dispersions et de fuites font légion, il est rassurant de savoir qu'il y a à notre portée une mine inépuisable de mots et d'images qui disent exactement ce qui est nécessaire pour qu'on puisse se construire, se découvrir et grandir, une parole vraie, accessible et sans détour puisqu'allant à l'essentiel.

Les enfants, tout comme les adultes, sont des êtres en construction qui cherchent à se connaître, à se comprendre et qui, par­dessus tout, cherchent le sens des choses. Les maintenir dans un monde facile, superficiel et déconnecté de ce qu'ils recherchent profondément ne favorise pas le succès de leur quête. Nous voulons les protéger, les mettre à l'abri des difficultés, de ce qui n'est pas beau à voir, mais nous ne leur rendons pas service puisque nous les privons justement de ce contact qui déjà les préparerait à affronter la vie avec tout ce qu'elle comporte de beauté, de violence, de travail, de souffrances et de joie. Une attitude de respect, de compréhension et de confiance envers eux se traduirait par une attitude qui favoriserait l'établissement d'un véritable contact avec les ressources de la littérature et en particulier la poésie.

Les enfants d'aujourd'hui, grands consommateurs comme on les connaît, gavés par les médias et souvent interpellés par une réalité par moment insoutenable, ont probablement plus que jamais besoin de poésie, de cette poésie non censurée qui possède une fonction de sublimation, qui éveille la sensualité, qui ajoute une valeur esthétique et qui permet par le biais des mots de créer des liens uniques et profondément intimes avec toute chose, d'où un nouvel accès au sens. Et, n'est­ce pas justement cela qui manque si tragiquement à bon nombre de jeunes de nos sociétés actuelles? Le sens des choses et de la vie leur échappe parfois à un tel point qu'ils tentent de le retrouver en poussant avec un désespoir mal dissimulé leurs activités dans des extrémités exagérées. Leur appui peut facilement s'apparenter à un douloureux «spleen contemporain». Il ne faudrait pas conclure à ce propos que la poésie est la réponse à tous les maux, ni que tous les jeunes souffrent d'un tel vide intérieur. La contribution de la poésie n'est toutefois pas à négliger en ce qu'elle permet à l'être humain de trouver des occasions de créations variées et de puiser un certain réconfort, une reconnaissance, un regard plus intense et des mots qui inscrivent en soi «une parole inoubliable qui ne l'est que par sa force intérieure, par le souffle qui l'anime» (Roy, 1993).

Les mots et les images gravés lorsque les enfants sont jeunes resteront en eux comme s'ils avaient été inscrits avec de l'encre de Chine, et le chemin ainsi tracé facilitera l'entrée de tous les autres; car ce que l'on a connu petit ouvre déjà la porte à tout ce qui est semblable, alors que ce à quoi on n'a pas eu l'occasion d'être sensibilisé pendant l'enfance reste d'accès plus difficile par la suite.

De plus, il importe de mentionner que les enfants se sentent vite à l'aise avec le langage poétique, lequel se distingue de la langue courante qui, elle, implique de leur part d'arides apprentissages scolaires. Cet autre langage leur rappelle celui qui, il n'y a pas si longtemps, était alors le leur : un langage de sons, de rythmes et de jeux qui n'avait pas encore l'obligation d'être fonctionnel. La poésie leur permet donc de renouer avec ce langage premier dont ils se sentent malgré eux de plus en plus éloignés. Il est d'ailleurs toujours fascinant de constater que les enfants habituellement en difficulté en classe se sentent rassurés et retrouve leur aisance lors des activités de poésie. Ils peuvent tout à coup faire des liens avec un langage qui leur appartient, qu'ils possèdent déjà en eux, et en ramener des bribes à l'extérieur sans que ce soit mal interprété! Et si les enfants sont mis très tôt en contact avec le langage poétique et la comptine, le bassin de mots et d'images dans lequel ils pourront puiser sera d'autant plus riche et, par le fait même, plus facile à enrichir. Il s'agit là d'un extraordinaire phénomène d'aller retour qui, dans chaque sens, ajoute à l'autre!

Donc, si l'on reconnaît à la poésie ces pouvoirs fantastiques et ce rôle fondamental dans la construction d'une personnalité équilibrée et pleine de ressources car créative, il devient difficile de ne pas se précipiter en classe pour l'introduire immédiatement auprès des enfants. Nous allons maintenant voir une façon de procéder.

En classe de poésie

Introduire la poésie en classe n'est pas très compliqué et déjà, en lisant régulièrement des poèmes de toutes les formes aux élèves, les enseignantes et les enseignants font beaucoup. Ils les habituent au style poétique en formant leur oreille aux structures particulières, en développant leur capacité d'écoute, leur capacité d'imaginer et une certaine sensibilité aux mots. Il suffit de quelques minutes par jour ou par semaine et de faire confiance aux enfants et à la poésie.


  Quand les jardins
  Sont semés
  On ne se sent plus seul
  Responsable de tout.
  La terre
  Reprend son tour de garde.
Gilles Vigneault
Tiré de : Bois de marée

Dans cet article, toutefois, il sera question de la présentation d'un atelier plus structuré qui s'adresse à des élèves du premier cycle du primaire (de 6 à 8 ans) et qui cherche à leur communiquer une idée un peu plus précise de ce qu'est la poésie. Mais l'atelier vise surtout à leur donner l'envie de revenir à cette poésie par le biais de la lecture, de jeux et d'ateliers d'écriture, afin qu'ils puissent retrouver le plaisir et l'intérêt goûtés lors de l'activité. Il ne sera donc pas question ici d'aborder ni les règles de versification ni celles liées à la récitation.

Un choix de poèmes reproduits en grand à l'aide d'un support visuel adéquat et accompagné d'une musique de violon par exemple, permet de créer une atmosphère propice à l'écoute et à l'enchantement.

À la découverte de la poésie ­ introduction

Dès leur arrivée à la bibliothèque, les enfants sont accueillis par la musique et invités à s'asseoir silencieusement devant l'animatrice ou l'animateur. En guise de «bonjour», la lecture de quelques poèmes variés, dont une comptine, les plonge directement dans le vif du sujet. Après les premiers textes, viennent d'autres lectures, mais cette fois on demande aux enfants d'être attentifs à ce qu'ils entendent, et on leur précise que les pauses qui séparent chacun des textes sont là exprès pour qu'ils puissent penser et imaginer en silence dans leur tête. Ils sont même invités à fermer leurs yeux pour bien laisser entrer les mots sans être distraits par quoi que ce soit. C'est le violon qui revient pour souligner la fin de ce mini­récital.

S'engage alors une discussion sur ce qui s'est passé. Ont­ils été surpris? Ont­ils aimé? Y a­t­il des textes qui leur ont plus davantage et pour quelle raison? Ont­ils vu des images dans leur tête? Y a­t­il des mots dont ils se souviennent? Ont­ils ressenti des émotions? etc. La conversation est dynamique. Les enfants ont beaucoup à dire et leurs remarques nous permettent de constater que le moment a été grandement apprécié et que bien des images leur sont venues. Ils trouvent les mots pour traduire la particularité du moment et le bien­être ressenti.

Même si les mots «poésie» ou «poème» n'ont pas été prononcés par l'animatrice, les enfants les ont déjà introduits dans la conversation. Ils sont prêts à écouter la question qui leur précisera en même temps l'objectif de la rencontre: d'après vous, qu'est­ce que la poésie?

Les réponses fusent : «c'est des mots qui riment, c'est des beaux mots, c'est des poèmes» et il arrive parfois que l'on entende aussi «ça fait rêver». Même jeunes, sans grande expérience de la poésie, les enfants identifient déjà quelques caractéristiques du genre poétique telles que la rime, l'effet des mots qui sonnent différemment à l'oreille, la forme particulière - quand ils disent «c'est des poèmes», ils soulignent la présentation habituellement verticale de vers et des strophes. Finalement, certains ont également l'intuition du pouvoir d'évocation des mots des poèmes. On peut presque dire qu'ils ont pratiquement cerné l'essentiel mais d'une façon plutôt intuitive. L'atelier va leur permettre de prendre vraiment conscience de ce qu'est la poésie sans pour autant la décortiquer au point qu'elle y perde toute son attirance spontanée et un peu mystérieuse.

À la suite de cette introduction, cinq tableaux accompagnés de cinq poèmes vont être présentés et chacun sera l'occasion d'introduire une information particulière, un élément de réponse à la question de départ : «Qu'est­ce que la poésie»?

La poésie dit autrement!

On demande aux enfants de définir un avion. Sans tarder, ils mentionnent que c'est quelque chose qui vole, qui a des hélices ou des réacteurs, que c'est en métal et que ça sert à transporter des gens ou des bagages. L'animatrice explique alors que la poésie, c'est une autre façon de dire les choses et elle présente le tableau no 1 accompagné d'un poème tout simple qui décrit ce qu'est un avion.


  L'avion 
  L'avion au fond du ciel clair
  Se promène dans les étoiles
  Tout comme les barques à voiles
  Vont sur la mer.
  Les oiseaux ont peur de ses ailes,
  Mais les enfants le trouvent beau,
  Ce grand cerf­volant sans ficelle
  Qui va si haut.
Lucie Delarue­Mardrus
Tiré de : 99 poèmes 9 contes 9 comptines

tableau 1

Les enfants sont invités à réagir aux différences qui distinguent la définition donnée par une personne ordinaire, qui décrit l'avion comme eux l'on fait, et celle du poète, qui la compare, avec des mots tout simples, à une barque à voile qui naviguerait dans le ciel et à un cerf­volant totalement libre, sans oublier l'allusion aux ailes des oiseaux!

Ce qui est visé ici, c'est l'illustration du procédé métaphorique propre à la poésie, procédé qui suggère sans tout dire et qui laisse à chacun la liberté d'interpréter selon son imagination et son bagage de connaissances antérieures. Aux enfants, l'animatrice ou l'animateur précise que la poésie dit les choses en faisant des comparaisons, ce qui permet au poète de décrire en utilisant des mots qui font venir des images dans la tête de ceux qui l'écoutent ou l'entendent. La synthèse met ici en lumière l'utilisation de la métaphore et le pouvoir évocateur des mots qui font image.

La poésie doit­elle toujours rimer?

Le deuxième élément qui est abordé concerne la rime. En effet, il est surprenant de constater à quel point la rime est pour les enfants synonyme de poésie. Il suffit pour eux qu'un texte rime pour qu'il s'agisse indiscutablement d'un texte poétique, et à ce propos, il ne sont pas très différents de bien des adultes qui partagent la même opinion. Il n'est pas question de contredire complètement les enfants, mais plutôt de leur donner l'occasion de nuancer leur jugement. Autant la rime est présente et importante, autant on ne peut plus dire qu'elle soit totalement incontournable et surtout pas au prix du sens, comme on le voit malheureusement si souvent à l'école dans les poèmes que les enfants écrivent et où, pour préserver la rime, ils finissent par dire des banalités à l'eau de rose. Cette contrainte, si bénéfique que peut être la rime, devient plus souvent qu'autrement pour des scripteures et scripteurs débutants une barrière d'expression.

Ce deuxième tableau vise donc à les dégager un peu de l'obligation constante de faire rimer les poèmes en leur présentant un poème qui justement contrevient à cette règle. Bien entendu, la logique amènera l'animatrice ou l'animateur à demander aux enfants de réfléchir à ce qui permet de dire qu'un texte sans rimes est encore un poème.

Le poème présenté, en plus d'être en prose, est écrit de façon linéaire et n'a pas de titre. Ainsi, aucun indice n'est donné aux enfants. Ils devront se référer à ce qui avait été mentionné au premier tableau pour trouver des éléments de réponse. Dans leur démarche, l'animatrice ou l'animateur les soutient.

Le poème suivant est donc lu aux enfants et sera par la suite exposé. L'affiche qui l'accompagne (tableau no 2) n'est dévoilée qu'à la fin de la discussion à titre de rappel d'indice visuel.


  J'aime bien ma vie, dit le nuage.
  Elle est variée. Je charrie le tonnerre,
  je me fais abat­jour ou dentelle ou monstre
  ou coussin ou écran de brume.

  Descendre sur Terre mouiller les barques et
  les fleurs m'amuse beaucoup.
  Mais ce que j'aime le plus, c'est me faire
  filet au­dessous des étoiles pour les petits
  princes qui tomberaient...
Félix Leclerc
Tiré de : De la neige au soleil...

tableau2

Pourquoi s'agit­il d'un poème? La discussion s'engage et chacun y va de son opinion. Guidés par l'animatrice ou l'animateur, les élèves reviennent bientôt à l'idée des mots qui font des images et qui permettent d'évoquer, qui invitent au rêve. Elle propose ensuite aux enfants de fermer les yeux et de voir un nuage monstre, puis de le décrire au groupe. Devant la diversité des nuages allant du gris au noir en passant par le rouge, décorés d'éclairs, avec ou sans visage, etc., les enfants comprennent que c'est justement cela la poésie. Félix Leclerc, sans donner aucun détail, avec seulement quelques mots tout simples mais bien choisis, a permis à chacun de voir toutes sortes de types de nuages et de fonctions. Un nuage «abat­jour» appelle chez chacun tout un réseau d'évocations : des souvenirs heureux ou moins heureux, des images de paysages, de lieux, de gens, des instants particuliers, etc., et il en est de même pour le nuage «coussin», ou «dentelle» ou encore le «filet pour les petits princes»...

Par ce deuxième exemple, les élèves commencent à sentir de façon plus explicite ce qui distingue la poésie des autres genres littéraires, sans, bien entendu, entrer dans les détails de la forme. Les prochains exemples illustrent quelques types de contenu que l'on peut retrouver dans les poèmes.

Le «poème enveloppe»

Cette expression est une image choisie pour faire allusion à la «bonne couverture de mohair dans laquelle il est parfois si agréable de s'envelopper». Elle a été choisie pour faciliter la compréhension des enfants. Comme la couverture, les mots aussi peuvent nous envelopper, nous transmettre des sensations; et nous revenons ici aux «valeurs sensuelles» et à ce que Georges Jean (1989) appelle la «charge poétique» d'un texte, c'est­à­dire «la qualité impondérable, insaisissable, non mesurable, qui fait d'un texte un texte poétique». Les mots ne font pas que traduire des sentiments, ils éveillent le sens, ils permettent de sentir.


  Rêve pour l'hiver
  L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
  Avec des coussins bleus.
  Nous serons bien.
  Un nid de baisers fous repose
  Dans chaque coin  moelleux.
Arthur Rimbaud
Tiré de : 99 poèmes 9 contes 9 comptines

Il faut voir les réactions des enfants à l'écoute du poème de Rimbaud pour prendre conscience de ce phénomène de l'enveloppe. Même physiquement, leurs mouvements dévoilent cette valeur sensuelle : certains arrondissent le dos, croisent les bras, appuient légèrement la tête sur leur épaule. Et les mots qu'ils expriment à la suite de l'audition traduisent cette même sensation de chaleur, de bien­être, de tendresse. Ils se voient vraiment dans les coussins et n'y sont jamais seuls...

Encore une fois, l'illustration qui accompagne le poème (tableau no 3) n'est exposée qu'à la fin, simplement pour rappeler la caractéristique de la poésie que cet exemple soulignait : le pouvoir qu'a la poésie de transmettre des sensations, des atmosphères, de nous envelopper!

tableau3

Lorsque le temps le permet, un autre «poème enveloppe» est lu aux enfants: Le cauchemar. Cette fois, il s'agit d'un texte qui contient une atmosphère d'une lourdeur terrible. On sent avec une grande intensité, et les enfants les perçoivent très bien, l'angoisse et la peur qui nouent de terreur le narrateur.


  Le cauchemar
  Il n'y avait pas de monstre,
  pas de sorcier,
  pas de main coupée,
  pas de labyrinthe
  J'étais dans une maison
  sans murs
  et j'attendais
  qu'on vienne me chercher
Paul Savoie,
La maison sans murs
Tiré de : De la neige au soleil

Le poème miroir

Au contraire de l'exemple précédent, celui­ci servira à présenter aux élèves une fonction plus traditionnellement reconnue à la poésie: la fonction affective, celle qui consiste à exprimer des émotions et des sentiments. L'expression «poème miroir» a été choisie pour traduire l'idée d'expression de soi. Combien n'y a­t­il pas de poèmes qui traduisent le bonheur de l'amour partagé ou le désespoir de l'amour terminé ou inaccessible, de poèmes qui confient la souffrance de la solitude ou encore la joie de l'amitié? Comme toute forme d'art, la poésie récupère le trop plein d'émotions et les canalise dans des vers qui rejoignent la sensibilité de ceux qui les lisent ou les entendent.


  Le jour que j'aurai pas école

  Un jour que j'aurai pas école
  Et que toi t'auras pas bureau,
  Tu m'apprendras toutes les bestioles
  Et les oiseaux.

  Le jour que j'ai pas eu école,
  J'ai vu passer tout plein d'oiseaux,
  Mais j'étais seule près de la rigole,
  Toi au bureau.

  Le jour que j'ai pas eu école,
  Tu n'es pas venu près du ruisseau.
  Aimerais­tu moins ta petite Carole
  Que ton bureau?
Robert A. Perny
Tiré de : Dessine­moi un poème

Les enfants saisissent rapidement les sentiments exprimés dans ce poème. L'animatrice ou l'animateur ajoute seulement que le phénomène du «poème miroir» fonctionne dans deux sens : d'une part, quand on prend la plume pour écrire un poème qui exprime ce que l'on ressent; d'autre part, quand on lit ou écoute un poème qui traduit les émotions et sentiments qui nous habitent intimement. Comme il est agréable de tomber sur les mots d'un poète qui exprime exactement ce que l'on ressent! Ce sont souvent des poèmes que l'on a envie de recopier pour les garder. Comme d'habitude, une illustration est affichée à côté du texte du poème (tableau no 4). Le dessin d'un ruisseau rappellera la peine éprouvée par la petite Carole et soulignera, du même coup, qu'un poème peut être le miroir de ce qui nous habite.

tableau 4

Le poème surprise

L'expression «poème surprise» regroupe tous les poèmes à caractère ludique: ceux qui jouent avec les mots, ceux qui sont drôles, ceux qui nous étonnent ou nous surprennent. Deux poèmes sont présentés ici aux enfants. Ils terminent l'atelier sur une note humoristique et intrigante. Ils révèlent aux jeunes qu'on peut avoir beaucoup de plaisir à lire de la poésie et qu'il y a vraiment des poèmes pour tous les goûts.


  Ce qui est comique

  Savez­vous ce qui est comique?
  une oie qui joue de la musique,
  Un pou qui parle du Mexique,
  Un boeuf retournant l'as de pique,
  Un clown qui n'est pas dans un cirque,
  Un âne chantant un cantique,
  Un loir champion olympique,
  Mais ce qui est le plus comique,
  c'est d'entendre un petit moustique
  répéter son arithmétique.
Maurice Carême
Tiré de : La lanterne magique

La dernière illustration qui est affichée (tableau no 5) rappellera aux jeunes que la poésie leur réserve bien des surprises et qu'ils ne doivent donc pas se priver de feuilleter les recueils qui seront laissés à leur disposition pendant les semaines suivantes.


  Je m'ennuyais

  Je m'ennuyais, je me suis dit
  je vais me téléphoner
  comme je n'étais pas là
  je me suis répondu que j'étais sorti
  pour une minute
  mais que je pouvais cependant
  me faire le message donc
  j'ai noté mon numéro
  sur un bout de papier

  quand je suis rentré
  j'ai eu beau chercher le papier
  partout dans la maison
  je n'ai pas pu me rappeler
Sylvain Lelièvre. Entre écrire
Tiré de : De la neige au soleil

tableau 5

Avant de passer au dernier volet de l'atelier, l'animatrice ou l'animateur invite les élèves à faire la synthèse de ce qui a été vu. Ils se guident en suivant les illustrations qui leur rappellent facilement l'essentiel des informations et tous les poèmes cités en exemples. C'est fascinant de voir à quel point les enfants ont bien saisi. C'est avec aisance et fierté qu'ils répondent maintenant à la question du début : «Qu'est­ce que la poésie?»

En guise de conclusion

À la fois pour conclure l'atelier et pour faire plaisir aux enfants, l'animatrice ou l'animateur raconte le conte de Léo Lionni : Frédéric. Il s'agit d'une histoire qui met en scène une famille de mulots qui se préparent à passer l'hiver. L'auteur y souligne, avec une extraordinaire économie de mots et une remarquable simplicité, le rôle que la poésie peut jouer au sein de la société.

Le violon reprend la parole et les enfants terminent leur visite en se plongeant à leur guise dans les recueils et les anthologies disposés un peu partout sur les tables.

Prolongements possibles

Après l'atelier d'introduction, l'intérêt soulevé pour la poésie est tel qu'il devient difficile d'en rester là. Au contraire, les enfants ont la motivation pour poursuivre leur exploration des recueils et ils manifestent même l'envie d'essayer, eux aussi, de prendre la plume! La semaine suivante, l'animatrice ou l'animateur poursuit le propos en reprenant les illustrations des différents éléments discutés lors de la première rencontre et soumet aux élèves la très belle définition de la poésie qu'a écrite Jean Hugues Malineau.

Je dirais que, pour moi, la poésie, c'est toute une attitude face à la vie. C'est ouvrir les yeux, ouvrir les oreilles, ouvrir la bouche, ouvrir le nez, ouvrir tout mon corps (...). On croit toujours que le poète a la tête dans les nuages. Je dis, en sens inverse, que le poète c'est celui qui a le plus absolument les pieds sur terre.

C'est un ami qui partait avec un marin breton, à la pêche, un matin : il sont partis à l'aube vers quatre heures du matin. Durant les deux premières heures de pêche, ni l'un ni l'autre ne se sont adressé la parole. Au bout de deux heures, le soleil s'était un petit peu levé; le marin pêcheur se retourne vers cet ami et lui dit : «C'est quand même beau l'aurore».

Bien je dirais que la poésie, c'est dans son «quand même». Voilà la deux millième fois, la trois millième fois que ce marin pêcheur voit le lever du soleil sur la mer; il est encore émerveillé et peut­être bien davantage que si c'était la première fois. La poésie, vue ainsi, c'est d'être présent au monde.

Jean Hugues Malineau

La discussion qui suit introduit bien plusieurs jeux poétiques de réchauffement, collectifs comme individuels. Par la suite, un premier atelier d'écriture est proposé.

C'est ainsi qu'au cours des semaines suivantes, chaque élève est amené à fabriquer un Carnet de poésies constitué de deux parties : les poèmes que j'ai découverts et que j'aime, et les poèmes que j'ai composés. Si toutes les conditions le permettent, un récital clôture le projet. (Il est à noter qu'en guise d'aide­mémoire, les carnets contiennent déjà les poèmes cités lors du premier atelier).

Évaluation

Il n'est pas possible d'évaluer de façon formelle l'atteinte des objectifs visés par cet atelier d'introduction, d'autant plus que la portée ne se limite pas à un effet à court terme. Toutefois, la qualité de la participation et l'attention manifestées par les enfants durant le déroulement de l'atelier et leur empressement à consulter les livres mis à leur disposition sont autant d'indices permettant de croire que, déjà, ils associent la poésie à quelque chose d'agréable qui peut les concerner.

La structure de l'atelier, les supports visuels, les échanges fréquents et les nombreuses synthèses font que la majorité des enfants ont une idée plus précise de ce qui fait qu'un texte est poétique. Par contre, si la démarche à peine entreprise se poursuivait par différents prolongements, il serait fascinant de constater à quel point les enfants développent, au fil des semaines, une nouvelle attention aux mots et à leur pouvoir, une sensibilité accrue à ce qui les entoure, un goût croissant pour la lecture, l'écriture et l'expression orale; en somme, une plus grande maturité.

Voici, à titre d'exemple, deux textes écrits par une élève de 12 ans qui a eu l'occasion d'être régulièrement en contact avec la poésie. Évidemment, il n'est pas question de conclure que la profondeur qu'on y détecte est uniquement due à cette fréquentation, car bien des facteurs tels la personnalité, l'éducation, le type de loisirs, etc., peuvent également avoir joué un rôle dans le développement de cette sensibilisation particulière chez une adolescente qui est, par ailleurs, comme les autres.

Devoir en français

Piste : raconte le plus beau souvenir de tes vacances d'été ou la pire journée vécue.

Une journée spéciale

Mon réveil ce matin­là était délicieux. Tout d'abord,
le joli son de la pluie me réveilla doucement. Ensuite
je fis jouer la cassette des trois symphonies de Haydn
«Matin­Midi­Soir». Avec l'air calme et joyeux que
la musique donnait à ma chambre j'eus envie de lire.
Ce que j'aimais de ce moment­là, c'est que rien ne
m'en empêchait.

Midi

Comme on déjeune tard, on ne dîne pas. C'est sans
doute une vieille habitude que j'aime bien. Le soleil
(que j'appelle roi de la journée) était revenu pour
l'après­midi, mes idées et mes projets revinrent
aussi. Mais j'aime la pluie et les orages.

Soir

Même si cette journée est terminée, je ne suis pas
triste. Le soir prend sa place, le soleil se couche et
il nous donne l'impression d'être dans un tableau
d'impressionniste. Le soir est frais et doux, tout est
calme, mais les grenouilles font quand même leur
concert, cela fait partie du charme du soir. Cette journée
qui peut paraître ordinaire mais toute la magie qui l'habite
fait qu'elle est bien spéciale.

MCMM

La vie et moi

La vie est belle, les poètes nous le disent.
Il suffit de bien la regarder, de bien l'écouter,
de bien la respirer, de bien la goûter et de la
prendre à pleine main. Ainsi tous les petits moments,
tous les petits détails deviennent importants.
J'essaie à ma manière d'être un peu poète
pour ne rien perdre de la vie!

MCMM

Ces textes témoignent des ressources que des jeunes peuvent développer si, dès leur enfance, on leur offre des occasions de côtoyer intimement les arts, la littérature et bien sûr la poésie. Ils ne seront plus obligés de chercher le bonheur dans des paradis faux et artificiels, car ils auront pris l'habitude de profiter des petites choses simples que la vie offre à toutes celles et à tous ceux qui savent encore les voir et les apprécier. La poésie est un facteur de vie et d'équilibre dit Georges Jean (1989), prenons­la au sérieux. Elle permet de communiquer autant avec soi qu'avec l'espèce humaine dans ce qu'elle a de plus universel, (...) elle donne «un sens plus pur aux mots de la tribu» et son «honneur» au langage dévalué de notre époque.

Rôle de l'école ­ Danger

Plus que jamais, on devrait recourir à la poésie pour rétablir l'équilibre avec l'utilisation sans cesse grandissante d'un nouveau langage, d'un langage sans âme, sans articulation et sans imagination, d'un langage purement efficace : celui de l'autoroute électronique! Autant ce nouveau type de communication ultrarapide et hors frontières nous ouvre des portes extraordinaires qu'il ne faut pas hésiter à franchir, autant, si l'on s'y lance tête baissée, sans recul, sans analyse et sans prendre le temps de préserver un véritable contact avec un usage plus créatif, pour ne pas dire plus évocateur des mots, on risque de constater, à plus ou moins court terme, une très grave dégradation chez les grands consommateurs de ressources informatisées, les jeunes, de leur capacité de structurer une pensée et de manipuler leur propre langue maternelle pour exprimer, avec toutes les nuances nécessaires, un bon jugement comme un bon esprit critique. L'école, qui se trouve directement interpellée par ce virage majeur, devra faire preuve de grande vigilance. L'accès à l'information par le biais des banques de données ou de l'inforoute, c'est une chose, mais il faut à tout prix préserver le contact direct, intime et gratuit avec ce que la langue a de plus intense. Contrairement à ce nouveau langage purement utile dans son sens le plus immédiat, la poésie, comme le souligne le poète Claude Roy (1993), «ne sert à rien d'utile tout en étant peut­être l'ultime trésor : celui qu'on peut emporter partout, même quand on est dépossédé de tout, celui qui nous soutient quand il ne nous reste plus d'espoir...»

Le point de vue de Danièle Sallenave (1993) s'impose à notre réflexion. «Lire, comme écrire, repose sur l'idée que ce monde­ci, pour être compris, et pour être vécu, doit être doublé d'un monde autre, d'un monde imaginé». Et ce monde imaginé qui permet de mieux voir le monde réel, de l'enrichir de l'héritage des morts n'est accessible que par la fiction et par la poésie, nous dit­elle encore.

Les enfants sont en danger, si on ne fait pas attention! Il serait facile, et peut­être même tentant, pour certains gestionnaires de remplacer les bibliothèques scolaires par des laboratoires bien équipés d'ordinateurs et d'une bonne collection de disques compacts numériques. Comment les enfants construiraient­ils leur imaginaire dans de telles conditions? L'école ne doit pas oublier qu'elle éduque des êtres humains sensibles et créateurs, pas des robots performants et ce, malgré la pression de la société. L'école a donc une grande responsabilité dont elle ne peut absolument pas se départir, car qui d'autre qu'elle pourrait transmettre aux enfants comme aux adolescentes et aux adolescents cet accès indispensable au «sens» par le biais des mots qui évoquent la vie dans ses moindres détails?

Bien sûr, la famille peut et devrait y participer, comme d'ailleurs l'environnement social, mais il faut bien reconnaître qu'au contraire des sociétés primitives, ce n'est malheureusement plus tellement dans ce contexte que les enfants sont initiés à leur patrimoine culturel. Ce rôle a été transmis à l'école qui doit maintenant initier les élèves à cette autre façon de dire du langage poétique.


  Ceci est un poème
  Aujourd'hui on n'aime plus guère les poèmes
  On a des choses à faire
  Moi j'aime bien les poèmes
  Ils sont drôles comme un cacatoès souvent
  et vous?
Pierre Desruisseaux, Lettres
Tiré de : De la neige au soleil...

Évidemment, toutes les enseignantes et tous les enseignants ne sont pas à l'aise avec la poésie, et certains hésitent à l'approcher ne sachant pas à l'avance ce qu'ils y trouveront ni ce que leurs élèves pourraient y trouver. Plonger dans la poésie signifie être prêt à faire face à sa polysémie et à sa divergence, ce qui n'est pas habituel en classe. Pourtant, si l'on considère qu'un des premiers objectifs du programme de français du primaire est de transmettre aux élèves le sens de la langue : «Car de tous les apprentissages scolaires, celui de la langue est d'emblée le plus important, le plus structurant, le plus libérateur. La langue, en effet, ouvre non seulement les chemins de la communication, elle donne aussi accès à tous les champs de la culture, elle construit la personnalité, elle sert de fondement même à la pensée» (Ministère de l'Éducation du Québec, 1993), il ne faudrait pas mettre la poésie à l'écart.

Si on reconnaît en plus son inestimable apport à l'épanouissement d'une personnalité équilibrée, mature et imaginative, comment dans de telles conditions pourrions­nous nous en passer et en priver les enfants qui sont sous notre responsabilité? Les enseignantes et les enseignants ont donc un rôle de guide à jouer envers leurs élèves afin de les initier à la poésie, de leur en faire goûter, découvrir puis écrire, car le premier contact passe d'abord par l'écoute d'une voix, la lecture personnelle et l'écriture venant plus tard.

L'école reste peut­être un des derniers bastions où les enfants pourront encore entendre ce langage indispensable et le faire leur. Elle est un lieu d'acquisition de connaissances, mais aussi de culture où il devrait être possible d'apprendre à se construire. La poésie y a donc une place de choix!


  Vocabulaire
  Les mots couraient en tous sens.
  Une cloche sonna.
  Une cloche sonna.
  Ils se mirent en rang.
  Formèrent une phrase.
  La récréation avait pris fin.
Jean Dypreau, Journée Libre
Tiré de : Ça rime et ça rame

Alors à cette question : «Est­ce que l'on fait de la poésie aujourd'hui?» la réponse est... le son du violon entraîne déjà les mots...


Références

Programme d'études

MINISTÈRE DE L'ÉDUCATION ET DE LA SCIENCE. Le français enseignement primaire, Québec, Gouvernement du Québec, 1993, 81 p.

Livres de références

ASSOCIATION FRANÇAISE DES ENSEIGNANTS DE FRANÇAIS. Aimer/enseigner la poésie, Paris, Syros Alternatives, Collection Contre­poisons, 1990, 265 p.

CAUSSE, Rolande. J'habite un poème, Paris, Seuil, 1993, 63 p.

CHRISTOPHE, Suzanne et Claude F. GROSSET­BUREAU. Jeux poétiques et langue écrite, Paris, Armand Colin, 1985, 160 p.

JEAN, Georges. À l'école de la poésie, Paris, Éditions Retz, 1989, 188 p.

PONTBRIAND, Jean­Noël. Écrire en atelier... ou ailleurs, Éditions du Noroît, Prise de parole, Éditions du Blé, Collection Chemin de traverse, 1992, 107 p.

REVERDY, Pierre. En vrac, Paris, Mercure de France, 1956.

ROY, Claude. La conversation des poètes, Paris, Gallimard, 1993, 299 p.

SALLENAVE, Danièle. Le don des morts sur la littérature. Paris, Gallimard, 1991, 187 p.

Anthologies ou recueils de poésie

CLAIR, Andrée. Farfelettis, Illustrations de B. Tanaka, Paris, École des loisirs, Collection Chanterime 1973, 20 p.

Le grand livre de la Mère l'Oie, Illustrations de Arnold Lobel, Paris, Flammarion, Sélection du Père Castor, 1988.

CARÊME, Maurice. La lanterne magique, Paris, Bourrelier et Colin, 1947, 126 p.

CLÉMENT, C., A. FROISSARDEY, F. d'ORLÉANS, R. A. PERNY, N. REMBLIER et SEIGUE. Dessine­moi un poème... Illustrations de C. de Séabra, Toulouse, Milan/Togoggan­Magazine, 1982, 23 p.

DORION, Hélène. Le souffle du poème, Anthologie de poètes du Noroît, Montréal, Éditions Pierre Tysseyre/Éditions du Noroît, Collection Conquêtes, 1993, 167 p.

JEAN, Georges. Le livre d'or des poètes, 3, Paris, Seghers, 1973, 143 p.

POMME D'API. 99 poèmes 9 contes 9 comptines, Illustrations d'Agnès Rosenstiehl, Paris, Centurion Jeunesse, 1982, 253 p.

ROYER, Jean. Le Québec en poésie, Paris: Gallimard, Folio junior, 1987, 142 p.

SAINT­DENYS GARNEAU. Regards et Jeux dans l'Espace, Conception et réalisation Henri Rivard, Montréal, Éditions Fides, 1993, 207 p.

TRAN, É. et M.J. TRUDEL. De la neige au soleil, Illustrations de C. Dzieczyk, Montréal/Paris, Éditions Ville­Marie/Nathan (Pub. PPMF Laval).

VIGNEAULT, Gilles. Bois de marée, Montréal, Les nouvelles éditions de l'arc, 1992, 223 p.

WOUTERS, L. Ça rime et ça rame, Bruxelles, Ed. Labor, Collection Espace nord, 1985, 302 p.

Album de littérature de jeunesse

LIONNI, Léo. Frédéric, Paris, L'école des loisirs, 1975, 28 p.

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