Logo ACELF Bande Revue Education et francophonie
Les technologies de l'information et de la communication et leur avenir en éducation, Volume XXVII , No 2, automne-hiver 1999.

Les NTIC: outils au service de la formation à l'enseignement

Francis BALLE - Professeur, Université de Paris II

Table des matières

Résumé

Ce texte présente les principaux avantages des NTIC. Les multimédias, tout en exerçant une influence considérable sur l'Éducation nationale, ne remettent en cause, ni la vocation fondamentale de l'école, ni les finalités de l'éducation. Ces nouveaux outils offrent de multiples possibilités aux enseignants et aux enseignantes et aux élèves: ils permettent de surmonter la traditionnelle opposition entre l'écrit et l'audiovisuel et ils ouvrent la voie à une individualisation de l'apprentissage.

Abstract

The Role of ICTs in Teacher Training

This article presents the main advantages of ICTs. Although multimedia tools exert considerable influence on our school systems, they do not alter in any way the fundamental vocation of schools or the overarching purpose of education. These new tools do, however, offer a great many possibilities to teachers and students -- they help to overcome the traditional antagonism between written and audio-visual material, and they open the way to individualized learning.

Resumen

Las NTIC :  herramientas al servicio de la formación a la enseñanza

Este articulo presenta los principales beneficios de las NTIC. Los multimedias ejercen una influencia considerable sobre la educación nacional sin poner en tela de juicio ni la vocación fundamental de la escuela ni las finalidades de la educación. Esas nuevas herramientas ofrecen múltiples posibilidades a los maestros y maestras así como a los alumnos: permiten superar la tradicional oposición entre lo escrito y lo audiovisual y abren la vía a la individualización del aprendizaje.


Les NTIC: outils au service de la formation à l'enseignement

Avec l'avènement des nouvelles technologies éducatives, la conception traditionnelle de l'enseignement, celle qui est fondée sur le face à face entre le maître et ses élèves «de Socrate à nos jours» est confirmée plutôt qu'infirmée: loin d'être mise en cause, on en retrouve l'ultime raison d'être, la signification véritable. Certes, le développement des supports multimédias comme le cédérom ouvre de nouveaux horizons dans le champs de l'auto-formation. Quant au télé-enseignement, pour prendre un autre exemple, il permet de supprimer les contraintes espace-temps. D'où certains fantasmes sur l'école virtuelle, sans professeur, sans classe et sans élève: fantasmes qui créent chez bon nombre d'enseignants et d'enseignantes une inquiétude grandissante face à cette «invasion» dont la conséquence première immédiate serait, selon eux, de changer la vocation de l'école.

Pour ma part, si je n'hésite pas à laisser les fantasmes de côté, je suis en revanche profondément convaincu que ces nouvelles techniques offrent aujourd'hui à l'Éducation nationale une chance sans précédent de répondre, avec l'attention et la vigilance nécessaires, à une demande d'enseignement de plus en plus massive et de plus en plus diversifiée. L'enjeu est de taille: il est clair, en effet, que la capacité des individus à accéder à l'information et à la traiter est déterminante non seulement pour leur intégration sur le marché du travail, mais aussi dans leur environnement social. Une quelconque incapacité de l'Éducation nationale à former ses élèves à utiliser ou à maîtriser ces techniques aurait pour conséquence de creuser davantage les inégalités sociales.

Une de nos tâches les plus urgentes est de convaincre les acteurs du système éducatif, et en premier lieu les enseignantes et les enseignants, que l'Éducation nationale doit relever sans faillir le défi que les nouvelles technologies de l'information et de la communication lancent à notre société, et que leur introduction dans les établissements scolaires ne remet en cause ni le statut du maître, ni la vocation fondamentale de l'école.

Celle-ci sera ce qu'elle a toujours été, vouée, comme l'Académie de Platon, à cette éducation dont le philosophe grec distinguait trois formes de paideia:

Pourquoi l'explosion des multimédias -- de ces terminaux qui nous ouvrent les portes de la société de l'information -- changerait-elle la vocation de l'école?  Pourquoi l'école devrait-elle renoncer à l'une ou à l'autre de ces trois directions indiquées par La République de Platon, livre salué par Jean-Jacques Rousseau comme étant le plus beau traité sur l'éducation qu'on ait jamais écrit?  Pourquoi les machines remplaceraient-elles les maîtres?  Pourquoi les maîtres devraient-ils renoncer à apprendre à penser, à accoucher les esprits, à exercer l'esprit critique, à se révolter devant le monde, ce qui n'interdit bien sûr pas de regarder le monde tel qu'il est?

Il faut prendre ces nouvelles techniques pour ce qu'elles sont, à savoir des outils dont l'usage est facultatif, des moyens mis à la disposition des enseignants et des enseignantes mais qui ne modifient en rien la finalité de l'éducation. Ainsi, l'école ne fera appel à l'enseignement à distance qu'à titre subsidiaire, lorsqu'on ne peut pas faire autrement (par exemple lorsqu'un enseignement ne peut être dispensé dans l'établissement fréquenté) ou chaque fois que le professeur, maître des lieux, éprouvera le besoin d'accéder à distance à des auxiliaires qui ne sont pas proches de lui.

Ce rappel, sans doute utile, n'interdit pas de nous émerveiller devant les prouesses des nouveaux outils, devant les multiples possibilités qu'ils offrent aux élèves comme aux enseignants et aux enseignantes.

Deux points méritent d'être plus particulièrement mis en avant: tout d'abord, le multimédia permet de surmonter la traditionnelle opposition entre l'écrit et l'audiovisuel; par ailleurs, il ouvre la voie à une individualisation de l'apprentissage.

Pendant longtemps, on a opposé l'écrit et l'audiovisuel, le livre et la télévision, parce que le discours audiovisuel impose son rythme, sa linéarité et empêche tout retour en arrière. Or, le multimédia réconcilie ces deux pôles; il a pour lui de cumuler les atouts du livre, de la télévision et de l'informatique.

Du livre, il a hérité sa flexibilité, sa facilité d'utilisation: l'accès aux informations d'un système multimédia n'est plus linéaire, il peut, comme le livre, être lu ou feuilleté dans la logique de certaines séquences de présentation. Le multimédia, c'est le livre dans toute sa liberté.

À la télévision, le multimédia a emprunté la force des images, une puissance d'illustration sans commune mesure avec celle que peut offrir un ouvrage classique. De plus, grâce au magnétoscope, c'est désormais le téléspectateur qui donne rendez-vous aux images et non plus l'inverse.

Enfin, le multimédia possède toutes les virtuosités de l'informatique en ce qui concerne la gestion des liens et les renvois entre les informations. Ainsi, par un simple «cliquage» sur un mot ou sur une illustration, il est possible de naviguer et de vagabonder au gré de ses interrogations du moment, au gré de ses curiosités ou de ses exigences.

Le bénéfice que les élèves peuvent tirer du multimédia ne saurait être nié: utilisable par chacun, chez soi, de retour à la maison, on peut le comparer à un précepteur à domicile. La force du multimédia est de permettre des parcours individualisés dans des logiciels de formation; chaque élève peut ainsi travailler à son rythme, quand il le veut, où il le veut, sans jamais à rougir de honte lorsqu'il se trompe.

Pour les enseignants, le multimédia se révèle être un auxiliaire précieux, un adjuvant. Comme la machine garde en mémoire les erreurs commises, elle offrira au maître la carte personnalisée des difficultés rencontrées par chaque élève. Ainsi, le pédagogue pourra apporter la réponse la plus appropriée à chaque cas individuel. Si cela suppose une organisation quelque peu différente de la classe, on se rend bien compte que l'éducation ne pourra pas se passer de médiateur. L'arrivée de nouveaux outils, aux côtés du livre, s'ils sont bien utilisés, permettra aux maîtres de mieux faire ce qu'ils savent faire de mieux. En ce sens, le multimédia est un allié du pédagogue, non un remplaçant, et moins encore un pis-aller.

Dans le domaine de l'autoformation enfin, le multimédia est un outil privilégié de l'enseignement à distance. Par la mise en place d'un système de vidéoconférences, de vidéotransmissions interactives (VTI), de tutorat téléphonique..., il est aujourd'hui possible d'offrir aux lycéens toutes les options disponibles (chinois, histoire de l'art, etc.); plusieurs expérimentations sont actuellement menées dans les académies. Les nouvelles technologies contribuent de ce fait puissamment à l'égalité des chances entre tous les élèves, quel que soit le lieu géographique où ils étudient. Elles font de l'enseignement à distance non plus un expédient ou une solution de remplacement, mais une forme naturelle d'accès à la connaissance, un nouveau mode d'acquisitions des savoirs et des savoir-faire.

À l'Institut français de Bucarest, depuis septembre 1998, on peut apprendre le français en pianotant sur des ordinateurs connectés à Internet...  Fin 1999, le cyber-café représente plus de 500 adresses électroniques, entre 60 000 et 100 000 messages reçus ou envoyés, plus d'une cinquantaine de cédéroms consultés régulièrement, 60% d'utilisateurs roumains, 20% d'utilisateurs étrangers et 20% d'utilisateurs français...  Et la salle d'auto apprentissage est ouverte sept jours sur sept, de 9 heures à 21 heures, en accès libre.

Plus d'un demi-million de professeurs enseignent le français, à temps plein, dans les pays non francophones: ce sont les plus fervents utilisateurs de documents «audiovisuels». Désormais, Internet et le multimédia sont pour eux des outils providentiels : avec le numérique, l'audiovisuel passe de l'âge du «prêt-à-porter» à celui du «sur mesure». Désormais, ce n'est plus la télévision qui donne rendez-vous aux téléspectateurs, mais l'inverse. Ainsi, l'image est devenue un support privilégié de la pensée, avec ses arrêts, ses retours en arrière, ses bonds en avant, ses chemins de traverse. L'écrit avait un monopole: il était seul à laisser la pensée maîtresse de son temps, à la laisser vagabonder selon son gré. L'image jouit désormais des mêmes avantages, après avoir été prisonnière, depuis sa naissance, des grilles et des chaînes de la télévision.

Pour la langue française dans le monde, pour le rayonnement de la France, c'est une chance à saisir, un rendez-vous à ne pas manquer. Mais il lui faut tirer la leçon de cette remarque de Gilles Maarek, le directeur de l'Institut français de Bucarest:

«Les étudiants ne sont pas livrés à eux-mêmes avec un cédérom. Qu'il s'agisse d'un cours en groupe ou d'une consultation particulière, un professeur est présent. Il intervient, conseille, aide...  Cette salle est l'exemple même du souci que nous avons de faire progresser l'apprentissage du français et de l'aborder par les méthodes les plus modernes».

Les techniques issues d'Internet et du multimédia nous tendent en effet une perche. Loin d'entamer son autorité, ils offrent à l'école une chance de la rétablir. Non pas en la surchargeant de tâches, en lui faisant porter seule le fardeau de l'éducation ou bien en étendant son empire au-delà d'un certain périmètre tracé pour respecter les libertés qu'elle enseigne. Mais en permettant tout au contraire à chacun de ses professeurs de redevenir un maître, au milieu de ses élèves, comme Socrate avec ses disciples. Le philosophe disait qu'il exerçait le même métier que sa mère: la maïeutique, l'art d'accoucher. Il cherchait avant tout à l'inverse de ses prédécesseurs et de beaucoup, parmi ses lointains successeurs, à aiguiser chez ses élèves le sens du vrai, à éveiller leur esprit critique, en même temps que l'exigence en eux d'un certain civisme. En cette fin de XXe siècle, il faut redécouvrir le philosophe de la Grèce ancienne. Il ne suffit pas, en effet, de mettre en cause le contenu et le poids des programmes. Pourquoi ne pas confier à la machine ce qui est machinal?  Pourquoi dénigrer les outils les plus performants et déplorer dans le même temps les défaillances de l'école ou les échecs trop nombreux de ses élèves?  Il faut au contraire permettre à chaque instituteur ou à chaque professeur de faire pour ses élèves ou ses étudiants ce qu'il sait faire de mieux et que lui seul peut faire.

On peut, sans grand risque, engager un pari: dès les premières années du XXIe siècle, les multimédias vont rénover l'éducation, ses modalités, ses institutions, très profondément et partout dans le monde, comme la presse quotidienne a fait naître l'information et le journalisme modernes, dans la seconde moitié du XIXe siècle, et comme le cinéma, bientôt suivi par la radio et la télévision, ont inventé, tout au long du XXe siècle, de nouvelles formes de divertissement. Chaque fois, les médias seront partis à la conquête du grand public, d'une audience aussi étendue que possible. Chaque fois, ils auront été le creuset dans lequel de nouvelles formes d'expression se seront forgées, avec leurs disciplines et leurs valeurs particulières. Chaque fois, ils auront créé une offre nouvelle de services ou de programmes, par surprise, tout en répondant aux attentes d'une demande inexprimée, souvent inexprimable ou insolvable. Enfin, les médias auront été, chaque fois, les instruments d'une nouvelle aventure pour l'imagination et l'intelligence.

À la veille de l'an 2000, tel est bien le miracle dont Internet et les multimédias portent la promesse: un troisième miracle pour cette civilisation qui est née, à quelques siècles d'intervalle, à Athènes et à Jérusalem, et dont nous sommes aujourd'hui les héritiers. Un troisième miracle pour la pensée, après ceux de l'écriture et de l'imprimerie. Un troisième miracle pour la démocratie, après ceux de la Cité grecque et des journaux quotidiens. Un troisième miracle enfin pour l'ordre mondial qui devra concilier les exigences des cultures particulières avec celles du nouveau village planétaire.

Logo ACELF
Association canadienne d'éducation de langue française (ACELF)
265, rue de la Couronne, bureau 303 Québec (Québec) Canada G1K 6E1
Téléphone:  (418) 681-4661 - Télécopieur:  (418) 681-3389
Site Internet:  http://www.acelf.ca/c/revue/
© Copyright ACELF, Québec 1999.