Éducation et francophonie, Revue scientifique virtuelle

Prochaine parution

L’éthique en éducation : fondements et orientations actuelles de la recherche

Rédaction invitée :
Claude Gendron, Université du Québec à Trois-Rivières, et Mathieu Gagnon, Université de Sherbrooke

Toile de fond

Le thème de l’éthique en éducation est relativement récent. En ce qui concerne le Québec, Desaulniers (2000) évoque une période pas si lointaine durant laquelle il valait mieux s’abstenir d’aborder cette problématique sous peine d’être taxé de réactionnaire ou même de fasciste. On peut penser qu’une telle réaction a résulté d’un ferme désir de se dégager de la forte gouvernance morale religieuse ayant longtemps régi l’éducation au Québec.

Ainsi, l’enseignement d’une morale laïque à l’école au Québec a d’abord représenté une réponse à la sécularisation de la société. Depuis 2008, la formation éthique des élèves des niveaux primaire et secondaire s’effectue principalement par l’entremise d’un programme jumelant l’éthique et la culture religieuse. L’éthique y est associée au discernement de ce qu’il est préférable de faire par rapport à soi, aux autres et aux retombées sur le vivre-ensemble. Il s’agit essentiellement d’un programme situé dans une société multiculturelle et visant à encourager le vivre-ensemble dans le respect des différences (Caron, 2010). En France, les efforts d’instauration d’une morale laïque à l’école ont débuté dès la fin du XIXe siècle. À l’heure actuelle, le gouvernement prévoit créer de nouveaux programmes d’enseignement moral et civique. Il s’agit de transmettre les normes et valeurs de l’école républicaine en prenant appui sur quatre dimensions prenant respectivement la forme d’éduquer aux cultures: de la sensibilité, de la règle et du droit, du jugement et de l’engagement (MENESR, 2015).

Au plan de la recherche, plusieurs travaux s’inscrivant dans différentes perspectives ont contribué à développer le champ d’études de l’éducation éthique des élèves. Une synthèse de six approches contemporaines en éducation morale a été présentée par Bouchard (2002) : la clarification des valeurs, la sollicitude ou care, l’éducation du caractère, l’éthique de la discussion, l’approche narrative et l’approche reconstructive. À cette énumération, nous serions aujourd’hui enclins à ajouter, sans prétendre être exhaustifs, l’approche de la philosophie pour enfants et adolescents (Daniel, 2010 ; Gagnon, 2012) et l’approche intuitionniste sociale (Diessner, Iyer, Smith et Haidt, 2013).

S’il a été surtout question jusqu’ici de programmes spécialement dédiés à l’éducation éthique ou morale, la présence de l’éthique dans le curriculum ne saurait se résumer à ceux-ci. À cet égard, au Québec, l’Avis du Conseil supérieur de l’éducation (1990) marque la volonté d’intégrer des préoccupations éthiques dans l’ensemble du curriculum scolaire (Charland, 2009). Concernant la recherche, tant en France qu’au Québec, il s’est développé ces dernières années une littérature scientifique (notamment Sauvé, 2009 ; Roussille et Deschamps, 2013 ; Moreau, 2013) axée sur l’analyse de la dimension éthique de formes d’éducation plus spécialement associées à ce que certains désignent comme « éducation à ». Comme le notent Lange et Victor (2006), les recherches en « éducation à » peuvent permettre de développer une analyse critique des valeurs et intérêts sous-jacents lorsque l’approche privilégiée est de l’ordre de la critique sociale. Au plan institutionnel, parmi les problématiques majeures expérimentées par l’école au cours des dernières années, se retrouve l’obligation de naviguer entre des visées éthiques d’équité et d’accueil de la diversité (Plaisance et al. 2007) et des exigences de performance de plus en plus accrues (CSE 2010).

L’éthique professionnelle constitue un autre créneau majeur du thème de l’éthique en éducation. Dans le contexte de l’enseignement, l’émergence de ce créneau est directement liée au mouvement de professionnalisation enseignante et l’importance attribuée à la formation éthique des futurs enseignants se manifeste au Québec particulièrement par la formulation de la compétence Agir de façon éthique et responsable dans l’exercice de ses fonctions à l’intérieur du Référentiel guidant l’ensemble de la formation. Dans le domaine de la recherche, on constate pour l’instant une faible quantité de travaux empiriques (Desautels et al., 2012) portant sur cet objet d’étude récent et dont les principaux cadres de référence correspondraient, selon Cloutier, St-Vincent et Loiola (2015), à ceux de la justice, de la vertu et de la responsabilité. Dans le contexte de la direction d’établissements, au Québec, le mouvement de professionnalisation de la fonction s’est également accompagné, comme dans le cas de l’enseignement, d’un accroissement des responsabilités des acteurs et d’une préoccupation grandissante envers la dimension éthique de leurs tâches. Ainsi, l’éthique représente l’une des capacités transversales du référentiel des compétences professionnelles du domaine (MELS, 2008).

La thématique de l’éthique en éducation se lie aussi fréquemment avec l’analyse sociopolitique. Une illustration récente de ce type de recherches est celle de Sèguéda et Morrissette (2014) qui traite des enjeux tant éthiques que sociopolitiques de l’évaluation à l’université en relation avec l’avènement de la nouvelle gestion publique. D’autre part, on semble souvent négliger le fait que l’éthique en éducation concerne non seulement l’éducation au sens formel, mais également au sens non formel et informel. Ainsi, Ramaekers (2015) note par exemple que la discipline de la philosophie de l’éducation a généralement eu tendance à considérer que l’éducation familiale des enfants relève du champ de la psychologie développementale ou de la sociologie plutôt que de la philosophie ou de l’éthique de l’éducation.

Cette dernière se nourrit de recherches issues de différentes disciplines, les plus importantes étant celles de la philosophie, de la psychologie, de la sociologie et plus récemment des neurosciences (Narvaez, 2012). Alors que dans une société régie par une morale religieuse dogmatique, les fondements d’une telle éthique sont monolithiques, il n’en va pas de même dans une société pluraliste. L’éthique en éducation n’est pas neutre et demeure tributaire des différentes perspectives qui s’entrechoquent au sein de l’éthique fondamentale. Déjà, en 1977, Grand’Maison s’inquiétait du « conflit des éthiques » associé à la laïcisation de la société québécoise et suggérait l’établissement de ce qu’il appelait un « pôle décisif » construit autour de valeurs consensuelles. Caron (2010) considère pour sa part, à l’instar d’Habermas, que les fondements d’une morale laïque doivent s’élaborer par une éthique de la discussion visant à obtenir des consensus sur des propositions logiques acceptables par un ensemble de personnes. Prairat (2015), quant à lui, traite également de fondements en questionnant si l’éducation éthique n’a pas accordé une trop large place aux approches rationalistes de l’agir moral.

L’éthique en éducation représente donc un champ d’études spécifiques, en plein essor et comportant de nombreuses ramifications. Dans cet horizon, nous adressons les questions suivantes :

  • Quels fondements philosophiques pour l’éducation éthique au primaire et au secondaire dans un contexte d’enseignement laïque? Quelles pratiques enseignantes en éthique?
  • Quels sont les états de la recherche sur le développement moral des apprenants?
  • Quelle formation et quels fondements pour développer l’éthique professionnelle? Comment les professionnels de l’éducation exercent-ils la prise de décision éthique?
  • Les choix du Québec et de la France en matière d’éducation éthique : quelles différences et complémentarités dans les programmes?
  • Éducation éthique et interculturalisme : quelles conceptions se dégagent des programmes et des acteurs de milieux scolaires?
  • L’école est-elle actuellement en mesure de relever les défis éthiques de l’équité et du care?
  • Comment se déploie l’éthique dans les disciplines non spécifiquement dédiées à celle-ci dans le curriculum scolaire? Dans l’éducation non formelle et informelle?

 

Références bibliographiques

BOUCHARD, N. (dir.) (2002). Pour un renouvellement des pratiques d’éducation morale : six approches contemporaines. Québec : Presses de l’Université du Québec.

CARON, A. (2010). Dialogue avec Anita Caron. Dans N. Bouchard et M.-F. Daniel (dir.) Penser le dialogue en éducation éthique (p.13-22). Québec : Presses de l’Université du Québec.

CHARLAND, P. (2009). L’éducation relative à l’environnement : lieu d’intégration des préoccupations éthiques en enseignement de la science et de la technologie. Éducation relative à l’environnement 8, 211-217.

CLOUTIER, G., ST-VINCENT, L. et LOIOLA, F. (2015). L’émergence de préoccupations éthiques dans les programmes de formation initiale à l’enseignement. Dans L. St-Vincent (dir.) Le développement de l’agir éthique chez les professionnels en éducation. Formations initiale et continue (p.5-23). Québec : Presses de l’Université du Québec.

CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION (2010). Conjuguer équité et performance en éducation, un défi de société. Rapport annuel 2008-2010 sur l’état et les besoins de l’éducation. Québec : Gouvernement du Québec.

CONSEIL SUPERIEUR DE L’ÉDUCATION (1990). Développer une compétence éthique pour aujourd’hui : une tâche éducative essentielle. Rapport annuel 1989-1990 sur l’état et les besoins de l’éducation. Québec : Gouvernement du Québec.

DANIEL, M.-F. (2010). Dialogue critique et pensée critique dialogique dans le programme Éthique et culture religieuse. Dans N. Bouchard et M.-F. Daniel (dir.) Penser le dialogue en éducation éthique (p.25-40). Québec : Presses de l’Université du Québec.

DESAULNIERS, M.-P. (2000). L’éthique appliquée en éducation. Revista Portuguesa de Educaç?o 3(1) 299-317.

DESAUTELS, L., GOHIER, C., JOLY, J., JUTRAS, F. et GABIN NTEBUSE, J. (2012). Une enquête sur l’éthique professionnelle des enseignants du collégial québécois : caractéristiques, points de repère et stratégies utilisés pour traiter de préoccupations éthiques. Revue canadienne d’enseignement supérieur 42(1) 43-62.

DIESSNER, R., IYER, R., SMITH, M.M. et HAIDT, J. (2013). Who engages with moral beauty? Journal of Moral Education, 42(2), 139-163.

GAGNON, M. (2012). La pratique enseignante du dialogue philosophique en communauté de recherche. Dans N. Bouchard et M. Gagnon (dir.) L’éthique et culture religieuse en question. Réflexions critiques et prospectives (p.65-84). Québec : Presses de l’Université du Québec.

GRAND’MAISON, J. (1977). Une société en quête d’éthique. Montréal : Fides.

LANGE, J.-M. et VICTOR, P. (2006). Didactique curriculaire et « éducation à…la santé, l’environnement et au développement durable » : quelles questions, quels repères? Didaskalia (28), 85-100.

MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION, DU LOISIR ET DU SPORT (2008). La formation à la gestion d’un établissement d’enseignement. Les orientations et les compétences professionnelles. Québec : Gouvernement du Québec.

MINISTÈRE DE L’ÉDUCACATION NATIONALE, DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE (2015). Programmes d’enseignement moral et civique. Les projets de programme d’EMC. Récupéré le 22 juin 2015 de http://eduscol.education.fr/consultations-2014-2015/events/programmes-denseignement-moral-et-civique/

MOREAU, D. (2013). De la critique de l’aliénation à la critique de l’irresponsabilité comme source des concepts éthiques d’une éducation à la consommation. Dans Agundez Rodriguez A. et Jutras F. (dir.) Enseigner et penser l’éducation à la consommation (p.41-60). Québec : Presses de l’Université Laval.

NARVAEZ, D. (2012). Moral Neuroeducation from Early Life Through Lifespan. Neuroethics 5(2), 145-157.

PLAISANCE, E., BELMONT, B., VÉRILLON, A., et SCHNEIDER, C. (2007). Intégration ou inclusion? Éléments pour contribuer au débat. La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation (37), 159-164.

PRAIRAT, E. (2015). Préface. Dans St-Vincent, L. (dir.) Le développement de l’agir éthique chez les professionnels en éducation. Formations initiale et continue (p.IX-XI).

RAMAEKERS, S. (2015). Old and new generations in the 21st century : shifting landscapes of education. Ethics and Education, 10(1), 1-2. DOI : 10.1080/17449642.2015.1004835.

ROUSSILLE, B. et DESCHAMPS, J.-P. (2013). Aspects éthiques de l’éducation pour la santé…ou les limites de la bienfaisance. Santé publique 25(Supplément 2) 85-91.

SAUVÉ, L. (2009). Le rapport entre éthique et politique : un enjeu pour l’éducation relative à l’environnement. Éducation relative à l’environnement 8, 147-162.

SÈGUÉDA, S. et MORRISSETTE, J. (2014). Les enjeux de l’évaluation dans le champ de l’enseignement supérieur à l’aune de la nouvelle gestion publique. Dans Morrissette J. et Legendre M.-F. Enseigner et évaluer. Regards sur les enjeux éthiques et sociopolitiques (p.185-209). Québec : Presses de l’Université Laval.

Recherche
par mots-clés

Éducation et francophonie reçoit l’appui financier de :

logo-bottom-revue.jpg