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La littératie tout au long de la vie

Si le terme littératie a été introduit pour la première fois en français, il y a seulement 23 ans, par une équipe de recherche québécoise en didactique des langues secondes qui cherchait à élargir le champ conceptuel de l’enseignement de la lecture et de l’écriture (Painchaud, d’Anglejan, Armand et Jesak, 1993, cité dans Dagenais, 2012), et qu’il a longtemps été qualifié d’anglicisme, ce terme est largement et librement utilisé de nos jours, à diverses sauces. En effet, dans le but de développer divers savoirs, on parle maintenant de littératie médiatique (Fastrez, 2012), physique (la société du sport pour la vie, 2016), financière (Lalime et Michaud, 2014), critique (Cormier, 2011) et numérique (Hoechsmann et DeWaard, 2015).

L’élargissement du champ conceptuel cherchait à recadrer la littératie comme un phénomène social, contextualisé et fonctionnel qui cherchait à se distancier de l’enseignement neutre et autonome des habiletés mécaniques et des processus cognitifs qui s’associent aux usages de l’écrit et qui sont enseignés selon des stratégies et des étapes spécifiques. On reconnaissait que les pratiques littératiées sociales se faisaient dans un contexte de rapport de force de sorte que certaines pratiques étaient davantage valorisées alors que d’autres se voyaient marginalisées (Dagenais, 2012).  Dans cette vision, les pratiques s’ancrent dans la manière dont les individus et les groupes se positionnent au sujet de la lecture et de l’écriture ainsi que dans leur conception de l’apprentissage, de l’identité et de l’être. Cette optique s’inscrit dans les perspectives des « New Literacy Studies » (Street, 2003).

Dans cette foulée de repositionnement du concept de littératie, un groupe de dix chercheurs se sont réunis pour remettre en question le concept même de littératie pour le reconceptualiser afin de le rendre plus inclusif de la diversité culturelle et linguistique et pour tenir compte des différentes modalités de communications traditionnelles et technologiques. Ce groupe a donc proposé le terme multilittératies, concept qui repose sur l’idée que les pratiques communicatives sont souples et multiples, peuvent se faire de façon imprimée ou numérique et dans différentes langues (New London Group, 1996). Les concepts des littératies multiples (Buors et Lentz, 2009 et Masny et Higgins, 2007) ainsi que le concept des littératies multimodales (Dagenais et Toohey, 2014) ont été repris par divers auteurs de la francophonie minoritaire.

D’autres perspectives (Purcell-Gates et. al, 2004) affirment qu’il ne faut pas rejeter le développement des processus cognitifs ni l’instruction qui vise le développement d’habiletés, de stratégies langagières quand on considère que la littératie est une pratique sociale et contextualisée. Les éléments cognitifs et les stratégies qui en découlent sont centraux à l’étude de la littératie dans le contexte social et culturel de l’individu, qui inclue le statut de l’individu et de son groupe, les valeurs et les attitudes, les façons de voir et de lire le monde. Cette structure théorique exploite donc la relation entre le cognitif et le socio-culturel (Purcell-Gates, Jacobson et Degener, 2004).

Ces perspectives théoriques encadrant les pratiques littératiées contextualisées et l’enseignement de la lecture, de l’écriture et de la compréhension de textes multiples s’inscrivent de façon très pertinente dans le contexte la francophonie canadienne. En effet, les résultats à diverses évaluations nationales et internationales montrent que les francophones au Canada lisent moins  (Corbeil, 2006) et sont en général moins forts en littératie, surtout ceux qui vivent en milieu minoritaire (Brochu, Deussing, Houme et Chuy, 2013). Il apparait que les résultats inférieurs des francophones dépendent de facteurs sociohistoriques et culturels (Corbeil, 2006). Un groupe qui a subi historiquement des pressions homogénéisantes et assimilatrices d’une majorité peut en venir à faire sien le discours critique de cette majorité et à dévaloriser ses propres institutions incluant l’école (Cormier, 2011 et Wagner et Grenier, 1991), ce qui peut fortement influencer le rapport à la littératie. Il va sans dire qu’en raison de leur vécu dans un contexte fortement anglodominant, les jeunes du contexte linguistique minoritaire sont souvent bilingues (Cormier, 2011), ce qui influence également leurs pratiques littératiées (Moore et Sabatier, 2014). Tel que voulu par l’introduction du terme littératie pour l’élargissement du champ conceptuel afin de reconnaitre le phénomène social, contextualisé et fonctionnel, les articles de ce numéro thématique tiendront compte du contexte du milieu linguistique minoritaire, avec des considérations spéciales du rapport de force entre les groupes et les langues, du bilinguisme, de l’importance d’inclure la littératie dans toutes les matières, la francisation dans une perspective du développement de la littératie. Il serait également pertinent d’étudier, dans le contexte, les projets de développement de la littératie sur le plan communautaire et des initiatives de valorisation de la lecture vers une culture de groupe qui augmente ses pratiques littératiées.

 

Références

Brochu, P., Deussing, M.A., Houme, K et Chuy, M. (2013). À la hauteur : résultats canadiens de l’étude PISA de l’OCDE. Le rendement des jeunes du Canada en mathématiques, en lecture et en sciences – Premier résultats de 2012 pour les jeunes du Canada âgés de 15 ans. Toronto : CMEC.

Buors, P. et Lentz, F. (2009). Les littératies multiples : un cadre de référence pour penser l’intervention pédagogique en milieu francophone minoritaire. Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, 21 (1-2), 127-150.

Corbeil, J.-P. (2006). Le volet canadien de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes de 2003 (EIACA) : état de la situation chez les  minorités de langue officielle. Statistique Canada. Ottawa.

Cormier, M. (2011). La pédagogie en milieu francophone minoritaire. Dans J. Rocque (dir.) La direction d’école et le leadership pédagogique en milieu francophone minoritaire (p. 287-306), Winnipeg : Presses universitaires de Saint-Boniface.

Dagenais, D. (2012). Littératies multimodales et perspectives critiques. Recherches en didactique des langues et des cultures : Les cahiers de l’Acedle, 9 (2), 15-46.

Dagenais, D. et Toohey, K. (2014). La production vidéo : une pratique mutlimodale pour tisser des liens entre l’école et les littératies hors scolaires. Nouveaux c@hiers de la recherche en éducation, 17 (2), 8-31.

Fastrez, P. (2012). Les compétences en littératie médiatique : une proposition de définition. Québec français, 166, 42-43. P

Hoechsmann, M. et DeWaard, H. (2015). Définir la politique de littératie numérique et la pratique dans le paysage de l’éducation canadienne : HabiloMédias. Disponible : http://habilomedias.ca/sites/mediasmarts/files/publication-report/full/definir-litteratie-numerique.pdf (Consulté le 28 juin 2016).

La société du sport pour la vie (2016). Le sport c’est pour la vie. Disponible : http://www.litteratiephysique.ca/ (Consultée le 15 juin 2016).

Lalime, T. et Michaud, P.-C. (2014). Littératie financière et préparation à la retraite au Québec et dans le reste du Canada. L’Actualité économique, 90 (1), 23-45.

Masny, D. et Higgins, D. (2007). Comment une enfant bilingue en milieu minoritaire perçoit les systèmes d’écriture : la perspective des littératies multiples. Éducation francophone en milieu minoritaire, 2 (1), 51-70.

Moore, D. et Sabatier, C. (2014). Les approches plurielles et les livres plurilingues. De nouvelles ouvertures pour l'entrée dans l'écrit en milieu multilingue et multiculturel. Nouveaux c@hiers de la recherche en éducation, 17 (2), 32-65.

New London Group (1996). A pedagogy of multiliteracies: Designing social futures. Harvard educational review, 66 (1), 60-92.

Purcell-Gates, V., Jacobson, E. et Degener, S. (2004). Print Literacy Development: Uniting cognitive and social practices theories. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Street, B. (2003). What’s « new » in New Literacy Studies? Critical approaches to literacy in theory and practice. Current issues in comparative education, 5 (2), 77-91.

Wagner, S. et Grenier, P. (1991). Analphabétisme de minorité et alphabétisation d'affirmation nationale: à propos de l'Ontario français. Toronto : Ministère de l'éducation de l'Ontario

 

  

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