Semaine nationale de la francophonie

Histoires collectives

Introduction Développement 1 Développement 2 Conclusion et titre

Mélanie Daigle
Atlantique
Auteure

École Clément-Cormier
Bouctouche, Nouveau-Brunswick
10e année

École Française Internationale de Vancouver
Vancouver, Colombie-Britannique
5e année

École Française Internationale de Vancouver
Vancouver, Colombie-Britannique
5e année

La Fontaine, une source inépuisable

Ce genre de chose n’arrive jamais ici. J’aurais dû écouter le vieux, mais je ne pouvais pas savoir qu’il disait vrai. Tout a commencé avec la musique ou plutôt l’absence de celle-ci. Nous roulions au rythme d’une chanson française quand soudainement, la radio s’est  éteinte sans que personne ne touche le bouton. Un silence mystérieux a envahi les ondes. J’ai essayé de changer de poste mais plus une seule chanson ne jouait, pas même une seule note.  

Mais c’est seulement quand j’ai ouvert mon livre préféré que j’ai su qu’il avait raison. Je dévisageais une page blanche, et une autre et une autre sans comprendre. Je feuilletais de plus en plus vite, mon cœur s’accélérait. Je pris un autre livre, et encore un autre, mais ils avaient tous perdu leurs mots. Puis, l’inquiétant souvenir du vieux refit surface. Ce vieux avec ses yeux bleus clairs perçants qui clouent sur place, ses cheveux fous qui ne bougent même pas dans le vent tellement ils sont sales et son haleine de poisson qui donne le frisson. Mais même avec toutes ces distractions, j’aurais dû comprendre

:

– La fin approche! La fontaine de la culture perd sa vitalité. Ne vois-tu pas, petit? Tout nous provient de cette source.

Tout!

Je me rends à toute vitesse à la fontaine, mais je sais déjà qu’il est trop tard. Le son des sirènes devient de plus en plus bruyant, mais je dois le voir de mes propres yeux. Un hélicoptère passe lentement au-dessus de moi comme s’il cherchait quelqu’un. Je me fraie un chemin à travers la foule jusqu’au ruban jaune. Je me mets sur la pointe des pieds, la fontaine ne coule plus, pas une seule goutte. Je dois retrouver le vieux. Je me retourne quand soudainement j’aperçois du coin de l’œil…

… le vieil homme qui courait. Je me mis à sa poursuite sans prendre une seconde pour respirer. Hors d'haleine, je remarquai que l'homme était entré dans une église ancienne. Je me précipitai vers l'énorme porte d'acajou par laquelle le vieillard était entré. Je tournai lentement la poignée, mais elle resta coincée. Je fis le tour du lieu de culte et j'aperçus une ouverture où certaines briques avaient été retirées du mur. Je m'accroupis et je me faufilai doucement à l'intérieur. Quand je me relevai, je ne vis rien ni personne dans ce bâtiment étrange, sauf quelques articles dépéris.

Trop distrait, je trébuchai sur un tapis qui reposait au sol. Tentant de replacer la moquette correctement, je repérai alors une trappe secrète. Je descendis prudemment les escaliers pour y retrouver une crypte. Des encyclopédies recouvraient les tablettes poussiéreuses et des cartes jaunies par le temps étaient empilées les unes par-dessus les autres. Des lampadaires majestueux ornaient le sanctuaire. Malgré la couleur ennuyante qui recouvrait les murs, j'étais fasciné par la grandeur et la beauté de la pièce.

Je feuilletai les ouvrages, mais les pages blanches m'effrayaient. Tout à coup, une lumière m'aveugla. Une voix m'interrogea: « Que fais-tu ici? » Mon cœur battait à tout rompre, je demeurai bouche bée. Soudainement, je reconnus cette odeur nauséabonde de poisson. L'aîné était à quelques centimètres de mon visage. Les mains moites et la voix tremblante, je bégayai.

– Je... Je... Je...

– Je ne comprends rien, cria le vieillard.

Je pris une profonde respiration.

– Je suis désolé, ma curiosité m'a mené à vous, lui dis-je calmement.

Un sourire illumina la figure ridée de l'individu. Il m'invita à m'asseoir. Le vieux m'expliqua qu'il était responsable de la sécurité et de l'entretien de la fontaine de la culture. Mais depuis que les habitants du village n'accordaient plus d'importance à leur culture française, qu'ils ne s'en souciaient plus et qu'ils ne la respectaient plus, l'eau avait cessé de couler.

– Je suis rendu à l'âge où je dois prendre ma retraite, me dit-il. Je ne peux plus m'occuper de cette fontaine. C'est une immense obligation et je dois donner la chance à quelqu'un d'autre d'y consacrer son énergie. Jeune garçon, tu as désormais le devoir d'entreprendre les démarches qu'il faut pour faire en sorte que l'eau jaillisse à nouveau de cette source. Dorénavant, tu devras t'assurer que la culture française soit transmise partout et continue de vibrer à travers le monde.

J'acceptai cet engagement avec humilité, ensuite il m'offrit un bracelet en or véritable. Il déclara que ce bijou déterminait à qui appartenait la fontaine. Il quitta la salle, me laissant seul avec mes pensées.

Je ne comprenais rien, j'étais comme perdu, je crois que je fermai les yeux quelques minutes. Puis enfin, je remontai l'escalier de l'église toujours aussi perplexe. Arrivé à la maison, j'entendis ma mère m'appeler pour aller au cinéma voir un classique de Pagnol.

– Dépêche-toi, la séance commence dans cinq minutes!

– Mais maman, quelle drôle d'idée! Ca va sûrement être nul, un classique. Pourquoi pas plutôt un film d'action?

Les décisions de ma mère étaient toujours irrévocables. Pas moyen de discuter. Je n'avais pas le choix. Au cinéma, je m'assis confortablement dans mon siège. Quand soudain, un paysage aride, caillouteux, apparut à l'écran. Ces images me replongèrent dans ma mission. À la fin du film, les mots «source, fontaine, citerne, bouché, débouché» s'entrechoquaient dans ma tête. Puis, sur le chemin du retour, tout me parut plus clair.

Pour en avoir le cœur net, je réalisai que je devais retourner à l'église pour tenter de résoudre le mystère de la fontaine. Je descendis prudemment dans la crypte secrète et soudain, j'entendis un craquement sous mon pied : je sursautai et me penchai; je venais de marcher sur un morceau de papier plié en quatre. Ma curiosité fut plus forte que moi et je me saisis du papier, le dépliai et dessus je pus lire : « La corneille boit l'eau de la fontaine sur les racines de la bruyère mollehier ».

Je me répétai le texte plusieurs fois avant de penser que cela avait un lien avec le film Manon des Sources. Mais je ne parvenais pas à en saisir le sens, alors, je repliai le papier et le mis dans ma poche. Une fois à la maison, ma situation d'élève me rattrapa: je devais faire un exposé sur les poètes fabulistes et auteurs français du XVIIème siècle.

J'ouvris un énorme livre d'histoire littéraire que mon professeur m'avait prêté pour faire ce travail. Je pensais trop à la phrase inexpliquée que j'avais trouvée dans l'église. Impossible de me concentrer! Je sortis alors le papier de ma poche et je le relus, toujours aussi perplexe. Je commençai à feuilleter mon livre quand soudain, je tombai sur une page illustrée avec des portraits d'auteurs : Boileau, La Fontaine, La Bruyère, Molière, Corneille, Racine. Ces noms me semblaient étrangement familiers mais je ne savais pas pourquoi.

Toutes mes idées s'embrouillaient, je mélangeais tout et je n'arrivais plus à réfléchir. Même plus tard avec les idées plus claires, je ne me souvenais toujours pas pourquoi j'avais l'impression de connaître ces noms. Certaines personnes disent que la nuit porte conseil : ils n'ont pas tort.

Pendant la nuit, cherchant mon sommeil, j'essayais de me rappeler l'énigmatique phrase. «La corneille boit l'eau de la fontaine sur les racines de la bruyère molle hier». Corneille… Boileau… La Fontaine… Durant les trois minutes qui suivirent, je me sentis complètement idiot : les noms qui figuraient dans le gros livre d'histoire littéraire étaient ceux mentionnés dans la phrase! Elle faisait certainement allusion à ces célèbres auteurs!

Excité par cette découverte, je sautai de mon lit et allai précipitamment allumer la lumière de mon bureau. En tendant la main sur l'interrupteur, mon regard se figea sur mon poignet : le bracelet du vieil homme! Comment avais-je pu effacer de ma mémoire cet indice aussi précieux? Je m'en emparai quand un détail me sauta aux yeux. Des initiales y étaient gravées : J. L. F. J'hurlai le nom de cet écrivain.

Tout excité, je sortis pour aller à l'église trouver de nouveaux indices. Je descendis les escaliers précipitamment et manquai de glisser. Je fouillai la pièce en créant un véritable capharnaüm. Soudain, je sentis quelque chose s'accrocher à mon pied et je tombai sur le sol.

Je rouvris les yeux, je crus halluciner : un vieux morceau de métal rouillé en forme de clé était là. Je m'en saisis et l'examinai. Malgré la faible luminosité, je parvins à distinguer JLF. Me souvenant de mon exposé, je retrouvai l'adresse de la demeure du célèbre fabuliste et décidai d'y aller au plus tôt.

Face à l'énorme bâtisse, je tirai de ma poche la clé en espérant qu'elle ouvrirait la porte de la maison. Avec difficulté et impatience, je tournai la clé et j'entendis le grincement de la porte. Grâce à la lumière de l'aube, j'entraperçus la grandiose bibliothèque.

Mon instinct me guida vers un gros livre marqué aux initiales JLF. Je le tirai doucement et je tournai les pages jaunies par le temps. Toutes étaient vierges sauf une, plus épaisse que les autres. Je pus lire « le torrent et la rivière ». Cette lecture intrigante me permit de résoudre l'énigme.

Ainsi, Fontaine, Torrent, Rivière, Enfer… Que faire? Presque découragé, j'aperçus une serrure aussi rouillée que la clé à l'endroit du livre. J'y introduisis la clé et en un grondement épouvantable, la bibliothèque bougea et me dévoila un passage secret.

Je m'y faufilai jusqu'au mécanisme de la fontaine paralysée. Sans explication, l'envie me prit de relire la fable. Au moment des derniers vers, « Bien d'autres fleuves que les nôtres. Les gens sans bruit sont dangereux : Il n'en est pas ainsi des autres. »

Un murmure me révéla que l'eau allait jaillir. La fontaine de la culture coulait à nouveau.

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