Semaine nationale de la francophonie

Histoires collectives

École primaire Gabrielle-Roy
Ottawa, Ontario
6e année

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Suite de l'histoire...

Le regard azuré, perçant comme une lance trempée dans une jarre de reproches, les cheveux ennuagés et hérissés, la face cordée, comme supportant une montagne de soucis. C'était lui, il n'y avait pas à en douter. Le vieux septuagénaire, debout, indifféremment noyé dans la foule, un visage qui ne réfléchissait aucunement le sentiment. Comme si son âme était devenue un peu comme le plumage imperméable du canard, les sentiments le frôlent sans jamais y pénétrer.

Je n'en revenais pas, je voulais en même temps qu'il me voie, qu'il me reconnaisse, qu'il se souvienne n'était-ce que de notre absurde rencontre. Du reste, en était-ce une? Ah! Si seulement il pouvait comprendre que j'avais besoin, un besoin quasiment organique, vital, qu'il réponde n'était-ce qu'à quelques-unes des questions qui me turlupinaient! Mais, il ne cillait guère. Comme si le monde lui était un ensemble de natures mortes posées dans le regard indifférent du visiteur d'un jour, d'un moment. Car, à peine est-il sorti des lieux que le souvenir est déjà dans la déchetterie de ses oubliettes.

Je suis accourue, de peur qu'il ne s'évanouisse, que mes yeux me sortent de cette rencontre un tantinet mystérieuse. Et à dire vrai, je n'avais cure qu'il me transperçât ainsi des yeux, pourvu qu'il me réponde.

– Honorable Monsieur, à peine ai-je dit.

Il mit son index sur sa bouche et me signifia :

– Silence! Je n'ai rien compris.

D'autant que c'était tout simplement assourdissant : les sirènes mugissaient, des hommes et des femmes criaient, pleuraient, se lamentaient; une machine forait et son bruit émiettait l'éther. Je restai coite quand, inopinément, il sourit d'un sourire luné qui irradia tout son être, comme l'ampoule qui éteint la nuit.

Il me dit :

– Je m'appelle silence!

– Silence!

– Oui, silence!

C'était donc qu'il pouvait enfin me répondre. Mieux, il n'était pas du tout indifférent, tant s'en fallait. Peut-être même se souvenait-il de moi…

– Sais-tu maintenant pourquoi tes livres n'ont plus de mémoire?

– Ils sont blancs, je ne comprends pas, pus-je seulement dire.

Autour de nous, les gens s'affairaient, accouraient pour colmater la blessure de la fontaine où l'on puisait depuis des temps immémoriaux une eau bienfaitrice qui irriguait les âmes pour y faire répandre des prairies de notes, des potagers de mélodies et des plaines d'harmonie. Mais à peine je m'en rendais compte pour l'instant, tant Silence hantait toutes mes pensées et y trônait incontestable et incontesté.

Le vieux enchaîna :

– Quand tu lis, ma fille, fais confiance à la trame, oublie que tu pagines! Dis-toi que tu feuillettes une âme, que tu psychanalyses une société entière. Silence parlait sérieusement, comme si ce qu'il disait était clair comme une eau limpide sous la roche :

– La blancheur de tes livres et le blanc de ta mémoire!

– Mais, mais… oublier quoi?

– De sculpter en moi, Silence, une nouvelle fontaine pour fertiliser votre imagination...

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