Andrée Goulet-Jobin - Alberta - 2009-2010
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Andrée Goulet-Jobin |
Si je disposais de 150 mots pour me décrire, je ne saurais pas lesquels choisir. Car je suis profondément incapable de faire des choix. (Un jour, je suis tombée sur un mot inscrit exprès pour moi dans le dictionnaire: aboulie. Mais comme ça n’en fait qu’un seul, je développe.) Et pourtant. J’ai choisi (après maints détours) d’enseigner le français, parce que c’est la langue qui m’habite et qui m’enchante, et parce que je veux partager mon plaisir des mots. Et puis j’ai choisi le secondaire pour les ados, pour leur faire aimer le français – parce que c’est le défi que je me propose de relever. (Ah oui: j’aime les défis.) Enfin, j’ai choisi de faire un stage en milieu francophone minoritaire parce qu’un jour j’ai réalisé qu’on vivait en français d’un bout à l’autre du pays et que j’ai été fascinée. Ma brève expérience de travail dans des écoles francophones de l’Ontario n’a fait qu’aviver mon désir de connaître davantage la réalité de ceux qui, chaque jour, se battent réellement pour faire vivre le français en Amérique du Nord. Je suis très enthousiaste à l’idée de partir pour Calgary et de vivre le français et l’enseignement différemment! |
La communauté
Chinook, Stampede, plaines et pétrole: sise «au cœur de l’Ouest nouveau», entre le rempart des Rocheuses (juste là, au bout de la rue…) et l’immensité mouvante des Prairies canadiennes, Calgary ne saurait se résumer à ces quatre incontournables. Cinquième ville en importance au pays, Calgary et sa région abritent environ le tiers de la population albertaine et la même proportion des francophones de la province. Ces derniers constituent en effet 2 % de la population de la métropole de la «contrée de la rose sauvage».
L’affluence d’immigrants fait de Calgary une ville très cosmopolite. En effet, environ le quart des anglophones et près de 30 % des francophones sont d’origine étrangère. Les francophones sont par ailleurs plus mobiles, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur du pays. Au cours des cinq dernières années, près d’un francophone calgarien sur cinq est arrivé d’une autre province, principalement de l’Ontario et du Québec. Cette migration accrue n’est pas sans effet sur les écoles de la communauté francophone: nombre d’élèves quittent ou arrivent à tout moment de l’année, certains d’entre eux n’ayant pas été scolarisés en français depuis plusieurs années. Même si, comme toute grande ville, Calgary connaît les extrêmes en matière d’horizons socioéconomiques, le revenu moyen de ses habitants a connu une croissance fulgurante dans la dernière décennie. Cette augmentation, plus prononcée chez les francophones, leur a permis de rejoindre le niveau des anglophones. Les deux groupes ont donc un revenu moyen comparable, plus élevé que celui des autres Albertains. Autre bonne nouvelle chez les francophones: ils sont généralement plus scolarisés que leurs voisins anglophones et auront de plus en plus l’occasion de parler leur langue à l’extérieur de la sphère familiale. En effet, on rapporte une utilisation accrue du français dans les milieux de travail. Mais je m’en voudrais de ne dresser qu’un froid portrait statistique de Calgary. Après deux mois passés ici, celle qu’on surnomme affectueusement «Cowtown» est pour moi évocatrice de précieux souvenirs: les longues courses tranquilles dans le magnifique parc entourant le réservoir Glenmore; la musique country live et les two-steps endiablés sur les pistes de danse d’authentiques bars de cowboys; la gentillesse spontanée des Calgariens, qui n’hésitent pas à arrêter leur camion pour offrir de conduire une pauvre Québécoise trop chargée de bagages… ou d’épicerie… Non, vraiment, je n’oublierai pas Calgary de sitôt!
L’école
L’école Sainte-Marguerite-Bourgeoys, située au sud-ouest de Calgary, accueille 490 élèves de la prématernelle à la douzième année. Comme il s’agit d’une école francophone en milieu minoritaire, l’étendue du territoire couvert fait en sorte que les élèves proviennent d’horizons socioéconomiques variés. Sur ce point, l’école est donc relativement hétérogène. Cependant, puisqu’il s’agit d’une école confessionnelle, les élèves doivent être catholiques. L’école est donc relativement homogène sur le plan culturel, la plupart des élèves étant d’origine canadienne, africaine et hispano-américaine. Enfin, la majorité des élèves sont issus de familles exogames (un parent francophone et un parent anglo/allophone) et parlent souvent l’anglais ou une autre langue à la maison, ce qui constitue un défi supplémentaire en classe de français. Non seulement faut-il convaincre les élèves d’étudier la langue, mais encore faut-il les pousser à la parler... Pour un enseignant en milieu francophone minoritaire, il s’agit donc d’un défi de respecter la double, parfois la triple, identité linguistique des élèves et de réussir à cultiver un sentiment d’appartenance à la francophonie!
Sainte-Marguerite-Bourgeoys, dont les bâtiments actuels ont été construits il y a une dizaine d’années, est une école à la fine pointe de la technologie. Dès la sixième année, tous les élèves ont accès à un ordinateur portable, presque toutes les classes sont équipées de projecteurs Canon et de SmartBoard, plusieurs unités de vidéoconférence sont disponibles… L’école est également engagée dans un projet-pilote du ministère de l’Éducation de l’Alberta visant à implanter un secondaire «renouvelé» de la 9e à la 12e année d’ici 2012-2013. Ainsi, en plus du programme «traditionnel», un programme de type «école alternative» sera implanté pour les élèves qui désirent vivre l’école et apprendre autrement. On peut donc dire que SMB est une école résolument tournée vers l’avenir!
Mes classes
Première constatation: les enseignants albertains ont un horaire beaucoup plus chargé que leurs homologues québécois! Ainsi, en prenant quatre groupes de mon enseignante associée, Stéphanie Dufort, je n’ai allégé que la moitié de sa tâche… qu’elle accomplit avec beaucoup de cœur et d’enthousiasme. «Madame Stéphanie», d’origine québécoise, en est à sa huitième année d’enseignement à SMB. Initialement enseignante au préscolaire et au primaire, elle est maintenant en charge de l’enseignement du français en huitième et neuvième années, ainsi que de l’art dramatique à tous les niveaux du secondaire. La polyvalence est en effet de mise chez les enseignants du secondaire dans les écoles francophones albertaines: ils sont nombreux à conjuguer français, anglais et espagnol; à jongler avec éducation physique et études sociales; ou encore à additionner mathématiques et médias, et ce, avec des étudiants de plusieurs niveaux à la fois! Pour n’avoir eu qu’à relever le défi d’enseigner la même matière à deux niveaux différents «seulement», je leur lève mon chapeau… de cowboy! J’ai eu la chance d’être encadrée par une enseignante extraordinaire de qui j’ai appris beaucoup et d’enseigner à des élèves… de qui j’ai appris tout autant (en espérant que ce soit réciproque!). J’ai donc eu la responsabilité des deux groupes de huitième année (environ 23 élèves par groupe) et des deux groupes de neuvième année (environ 15 élèves par groupe). Chaque groupe et chaque niveau possèdent bien sûr ses caractéristiques propres, certains étant plus actifs que d’autres… mais tous m’ont charmée, notamment par le grand respect dont les élèves font preuve envers leurs enseignants. J’ai donc passé deux mois à réaliser un projet de journalisme international (écriture d’un article et tournage d’un reportage) avec les élèves de huitième année et à enseigner le texte explicatif aux élèves de neuvième, en plus de les préparer pour leurs tests de rendement ministériels. Au fil de mon stage, et des conversations enrichissantes avec mon enseignante associée, j’ai constaté plusieurs particularités de l’enseignement en milieu francophone minoritaire. D’abord, étant donné le bilinguisme des élèves, ceux-ci tendent à préconiser l’anglais. Par ailleurs, à leur âge, le français n’a pas la cote… Il s’agit donc d’un défi de tous les instants pour une enseignante de français au secondaire! Corollaire de la première constatation, les élèves ont généralement un vocabulaire plus limité et tendent à adopter une syntaxe à l’anglaise. L’enseignement de la grammaire doit donc être fait en fonction de leurs besoins spécifiques. Aussi, comme ils ne lisent pas aussi souvent en français qu’en anglais, ils ne progressent pas rapidement et se découragent à une vitesse inversement proportionnelle, ce qui, à son tour, ne les incite pas à lire en français… C’est donc à l’enseignante de rivaliser d’originalité dans ses activités et d’offrir un support adéquat afin d’éviter la formation de ce cercle vicieux. Mais on aurait tort de se laisser décourager par ces réalités de l’enseignement francophone en milieu minoritaire! Celui-ci compte également son lot d’avantages, dont la taille restreinte des classes. Le nombre réduit d’élèves m’a permis d’assurer un suivi pratiquement individualisé et de créer rapidement des liens personnels, donnant un caractère résolument humain à mon enseignement. Et que (re)dire du comportement des élèves, absolument exemplaire… la plupart du temps! Je ne saurais assez recommander une expérience de ce genre à tout stagiaire désirant vivre une expérience d’enseignement des plus formatrices! Je suis très reconnaissante à l’ACELF, à l’UQAM, au personnel de Sainte-Marguerite-Bourgeoys, et tout particulièrement à Stéphanie, de m’avoir permis de devenir, j’en suis convaincue, une meilleure enseignante!
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