Stages en enseignement dans les communautés francophones

Claudia Gagnon — Deuxième article

<< Premier article de Claudia

<< Retour aux stagiaires

 

 


Ce n'est qu'un au revoir

Mes premières impressions
Contrairement à mes attentes, ce n’est pas par le froid que je fus saisie à mon arrivée au Yukon. C’est plutôt par la magnificence des paysages et des âmes de ceux qui m’ont si bien accueillie. Bien vite, j’ai su que je me plairais ici, et je ne me trompais pas. Deux semaines avant la fin de mon passage dans la ville de Whitehorse, je suis toujours aussi enchantée par les lieux et par ses occupants qu’à mon arrivée.

En me rendant à ma première journée de stage à l’école Émilie-Tremblay, je croyais rêver en contemplant autour de moi toutes les montagnes qui bordent l’horizon. La journée ne pouvait pas mieux commencer, elle s'est poursuivie en beauté quand j'ai mis les pieds dans cette charmante école. Les sourires qu’affichait fièrement le personnel témoignaient d’un réel contentement de leur part de faire partie de ceux qui contribuent à l’éducation des élèves francophones du Yukon. C’est avec ouverture, respect et enthousiasme que je fus accueillie dans l’école. J’ai tout de suite apprécié travailler en collaboration avec cette équipe, que je qualifierais de soudée. Le partage est très présent et le support de la direction est incroyable. Parmi toutes ces choses qui m’ont plu lors de mes premiers moments à l’école, l’une d’elles m’a davantage marquée. Il s’agit du fait que plusieurs membres du personnel ont pris le temps de s’intéresser à mon parcours, en prenant quelques minutes pour me poser des questions et discuter.

Mes premières sorties en ville avec ma famille d’accueil furent comblées par de nombreuses rencontres, puisque chaque endroit visité était l’occasion de croiser une personne qu’ils connaissaient. C’est à ce moment que j’ai compris qu’une communauté francophone solide était établie à Whitehorse, regroupant des gens de partout installés ici suite à un parcours différent, mais tous charmés par l’endroit et ayant décidé de ne pas y être que de passage.

Les débuts du conseil scolaire francophone au Yukon
Tout a débuté lorsque des Franco-Yukonnais ayant des enfants d’âge scolaire ont revendiqué le droit pour ces derniers à l’éducation en français. Cela était tout à fait légitime, puisque la Loi sur l’éducation au Yukon accorde le droit à un enseignement dans sa langue, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés. Les demandes au gouvernement ont donc été faites, et cela se concrétisa en 1984. Un programme d’éducation francophone était dorénavant en vigueur, et au début, cela se faisait dans le sous-sol d’une école anglophone.

Jusqu’en 1995, ils ont ainsi dû se contenter de divers locaux empruntés à des écoles anglaises. Après des années de combat de la part des Franco-Yukonnais pour faire valoir l’importance d’avoir une éducation gérée par des membres parlant leur langue, ils ressortirent fièrement gagnants et devinrent une école à part entière dès 1995. C’est une petite réussite à la fois qu’ils en sont venus à cette belle victoire. Un an plus tard, la Commission scolaire francophone du Yukon est créée pour assurer la gestion de l’école. On ne retrouve qu’une seule commission scolaire au Yukon, et elle est francophone et gère une seule école. Aujourd’hui, plus de 270 élèves de la maternelle 4 ans à la 12e année fréquentent cette école, l’école Émilie-Tremblay.

 

Survie de la langue dans le milieu et ses caractéristiques

Impossible de ne pas se poser la question avant d’arriver ici et de vivre la réalité : « Comment le français arrive-t-il à survivre au cœur de ce territoire majoritairement anglophone ? » Une chose que peu de gens savent est que le Yukon est la troisième province du Canada avec le plus haut pourcentage relatif de francophones dans la population, après le Nouveau-Brunswick et le Québec. C’est grâce à l’effort collectif des pionniers francophones qui ont cru en leur langue, et à ceux qui y croient encore que celle-ci demeure. Ils veulent être soignés, compris et pouvoir vivre dans leur langue. Ils la transmettent de génération en génération, ils y croient et c’est ainsi qu’ils arrivent à la faire survivre. C’est donc pour cela que la population peut bénéficier de tous ces services en français aujourd’hui. Les services sont de plus en plus présents parce que la demande est constante, et le gouvernement répond à la demande afin de conserver sa population.

 

De plus, je ne peux parler de survie de la langue sans parler de l’Association franco-yukonnaise (AFY), qui célèbre cette année ses 35 ans. Celle-ci contribue grandement à la communauté francophone, en leur permettant d’avoir un endroit pour se réunir et en organisant plusieurs activités, notamment des cafés-rencontres, durant lesquels les francophones se rassemblent pour faire connaissance en partageant un repas.

Les élèves fréquentant l’école Émilie-Tremblay ont certainement des besoins différents de ceux que j’ai rencontrés auparavant. Pour répondre à ces besoins, l’école se doit de mettre en place certains moyens d’adaptation. D’abord, les élèves peuvent fréquenter cette école dès 4 ans. Au Québec, seulement une école par commission scolaire offre la maternelle 4 ans. En raison de leur entrée précoce dans le système scolaire, leur français doit rapidement s’améliorer. Bien que certains aient deux parents francophones, la plupart proviennent de couples exogames, dans lesquelles souvent l’anglais est la langue parlée en majorité à la maison. Pour permettre aux enfants d’améliorer rapidement leur français, un service de plus doit être offert afin d’assurer une mise à niveau pour ces élèves qui n’ont pas beaucoup d’occasions de pratiquer leur français en dehors de l’école. La francisation a donc fait son entrée dans l’école, et elle suit les élèves nécessitant ce service durant leur primaire. Au Québec, on retrouve le service de francisation en milieu défavorisé et multiethnique uniquement.

Ensuite, l’école a dû s’adapter au nombre d’élèves grandissant, puisqu’ils se doivent d’accepter tout élève ayant un parent ou un grand-parent francophones. Ils ont donc fait face à un problème, le manque d’espace et de locaux disponibles. Pour y remédier, ils ont d’abord transformé le local informatique de l’école en salle de classe. Le problème étant toujours présent, ils ont dû construire trois classes en dehors de l’école, nommées « portatives ». Ces dernières ne sont pas reliées à l’école, nous devons sortir dehors et marcher un peu afin d’y accéder. C’est d’ailleurs dans l’une d’elles que j’ai fait mon stage. De plus, les élèves de la septième à la douzième année déménageront dans un autre bâtiment sous peu, afin de laisser la place aux élèves du primaire de plus en plus nombreux.

Finalement, au Québec, une commission scolaire gère plusieurs écoles sur un même territoire. Ici, les écoles anglophones ne sont pas gérées par des commissions scolaires, mais bien par un conseil administré par le ministère de l’Éducation. L’école Émilie-Tremblay a donc dû ouvrir sa propre commission scolaire afin d’être entièrement indépendante et d’être administrée par des francophones.

L’identité des élèves rencontrés au cours de mon stage
Vingt élèves, vingt personnalités différentes, vingt caractères éclatants. Une chose est certaine, je ne les oublierai jamais, ces petits Franco-Yukonnais ! Chaque jour, ils arrivaient à me surprendre davantage. Leur identité, elle est constituée d’un beau mélange de racines francophones, yukonnaises, et même d’autres nationalités pour la plupart. Ces racines, ils sont nés avec et ils ne les ont pas choisies. Leur lieu de résidence et où ils font leur scolarité, ce n’est également pas leur choix. C’est un cadeau qui leur a été donné par leurs parents. Malgré le fait qu’ils ne soient pas en âge de prendre ce genre de décision, ils sont fiers de leur école et de leur bilinguisme. Ils sont également abrités par un sentiment d’appartenance, et ils s’identifient à leur communauté francophone.

Il faut dire que ce ne sont toutefois pas tous les élèves qui ont la spontanéité de s’exprimer toujours en français. Quand on ne les surveille pas, et même parfois devant nous, ils glissent quelques phrases en anglais dans leurs discussions entre amis. Il s’agit donc d’un défi pour eux de parler en français le plus souvent possible. Le plus beau, c’est de voir des élèves se parler en français en dehors de l’école. C’est à ce moment que l’on constate les effets positifs qu’a l’école sur leur vie.

Et cette identité, par quoi est-elle influencée ?
Ces élèves de 9-10 ans sont encore énormément influencés par leur milieu familial. Dans le cas de plusieurs, ce sont de familles exogames (un parent francophone et un anglophone) qu’ils proviennent. Ils forgent donc leur identité en s’inspirant un peu de chacun de leurs parents. C’est aussi un âge où les amis sont très importants et influents. Malgré les différences entre leurs origines et leurs personnalités, ils se sont tous retrouvés au même endroit et partagent une culture semblable. C’est ce qui fait qu’ils se comprennent et qu’ils sont si soudés. Ils s’identifient aussi beaucoup à leurs enseignants, car ceux-ci sont également francophones.

Notre identité passe aussi beaucoup par la culture. L’école Émilie-Tremblay est un très bon modèle pour l’identité des élèves, car elle offre plusieurs activités qui vont leur permettre de vivre des moments plaisants en français. L’environnement est très stimulant à ce niveau. Par exemple, des auteurs francophones viennent visiter les élèves, des concours d’épellation sont organisés et des films en français leur sont projetés. Certaines de ces activités se sont déroulées lors de la Semaine nationale de la francophonie, qui est célébrée en grand à l’école.

Bilan
Lors de ma préparation pour ce stage, je m’étais fixé comme objectifs de créer des liens avec les élèves, de m’imprégner de la culture du milieu et de promouvoir au maximum la langue française. Je crois avoir réussi à relever ces défis, en plus d’enrichir grandement mon bagage de connaissances sur la profession enseignante. J’ai saisi chaque occasion de m’imprégner de la culture yukonnaise en allant voir des spectacles, en faisant la rencontre de Yukonnais, en visitant le territoire au maximum et même en enregistrant une émission de radio locale. Les liens que j’ai créés avec les élèves, quant à eux, vont au-delà de mes espérances. Un groupe comme celui-ci a du mal à concilier avec plus d’un maître, c’est-à-dire qu’ils sont moins enclins à écouter lorsque ce n’est pas leur enseignante qui est en charge. Pourtant, au fil des semaines, ils ont su s’ouvrir à moi et me laisser une place respectable dans la classe. En m’intéressant à eux, en étant à l’écoute et en leur proposant des activités d’enseignement plaisantes, j’ai su venir les chercher. Ils sont, à leur tour, venus me chercher de diverses manières. D’abord, en me démontrant leur solidarité, mais aussi en m’amenant à me surpasser afin de vaincre les défis quotidiens présents dans la classe. Pour ce qui est de ma capacité à promouvoir le français en milieu minoritaire, je n’ai pas manqué une occasion de démontrer aux élèves l’importance de cette langue et d’enrichir leur vocabulaire. À la lumière de tout cela, je suis en mesure d’affirmer que je ne regrette pas d’avoir plongé dans cette aventure, et d’avoir su relever le défi d’enseigner en milieu minoritaire.

Bref, les journées de stage défilant à la vitesse de l’éclair, ce sera bientôt pour moi le moment de quitter la région. Je profiterai de mes derniers moments au maximum en continuant de remplir mon cœur et ma tête de souvenirs mémorables. C’est à contrecœur que je dirai au revoir à une enseignante enjouée et passionnée, à des élèves attachants aux personnalités éclatantes et à une famille qui m’a bien vite considérée comme l’une des leurs. À tous ceux que j’ai connus sur mon passage et à cette ville qui fut la mienne pour deux mois, je dis : « Ce n’est qu’un au revoir, nous nous reverrons ».

Je remercie l’école Émilie-Tremblay, l’UQAR et l’ACELF de m’avoir permis de vivre cette belle opportunité.