Stages en enseignement dans les communautés francophones

Océanne Dostie - Deuxième article

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Une expérience enrichissante sur tous les plans


C’était avec un peu de doutes et plusieurs questionnements que j’ai quitté mon confortable chez-moi, le 25 avril dernier, pour vivre un stage de deux mois au Manitoba. Deux mois semblaient tellement longs à mes yeux. Aujourd’hui, j’écris ces lignes et je constate que ces deux mois ont passé finalement tellement rapidement. De plus, je quittais le Québec pour connaitre l’inconnu : une nouvelle famille, une nouvelle enseignante, une nouvelle école, une nouvelle communauté. Ces lieux habités et visités, ainsi que ces personnes rencontrées et côtoyées, auront été tellement enrichissants pour moi. Si j’avais pu savoir ce que j’allais vivre pendant ces quelques semaines, tous ces doutes et ces questionnements n’auraient certainement pas vu le jour.

Un départ en beauté !

 

Mes premières impressions du Manitoba, plus précisément de la petite communauté de Saint-Laurent, ont été très positives. En effet, la communauté est très chaleureuse et accueillante. J’ai rapidement compris que lorsque je sors de la maison pour une marche, une course ou une sortie quelconque, il est primordial de saluer chacune des personnes rencontrées, que tu la connaisses ou non. Dès les premiers jours qui ont suivi mon arrivée au Manitoba, j’ai eu la chance de faire la connaissance de la merveilleuse famille qui allait m’héberger. Ils ont su me mettre à l’aise et les échanges que nous avions étaient très riches. Lors de ma première journée d’école, j’ai constaté que les membres du personnel étaient à l’image de mes premières impressions de la communauté. Je me suis rapidement sentie à l’aise et accueillie, autant par le personnel de l’école que par les élèves. Ces premières impressions se sont révélées authentiques tout au long de mon séjour au Manitoba. J’ai fait la connaissance de plusieurs personnes qui m’ont fait grandir tant personnellement que professionnellement.
Puisque l’école compte environ 75 élèves de la maternelle à la 12e année, il est facile de rapidement connaitre, ou du moins, reconnaitre chacun des élèves. J’ai aussi rapidement compris que le sport occupait une place importante dans la vie de l’école. Autant les équipes sportives des élèves que les équipes sportives de plus haut niveau sont souvent les sujets de conversation des petits et grands. C’est donc avec le plus grand des plaisirs que je me suis rapidement adaptée à cette nouvelle école et à ce nouveau personnel enseignant qui m’a tellement appris sur moi-même et sur leur culture.


La DSFM


La Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) a été créée à la suite de l'adoption, en juillet 1993, du projet de loi 34 visant à modifier la Loi sur les écoles publiques. Cette division scolaire a été créée dans le but de regrouper les écoles francophones du Manitoba dans une même division. Chaque division scolaire du Manitoba comptait quelques écoles francophones. Il n’est donc pas surprenant de constater que les écoles de cette division se trouvent sur un territoire très vaste, soit à la grandeur du Manitoba. Ainsi, chaque Manitobain a accès à une école francophone plus ou moins près de chez lui. La DSFM regroupe actuellement 24 écoles francophones, dans lesquelles plus de 5200 élèves de la maternelle à la 12e année ont accès à des programmes et services éducatifs de qualité. Les divisions sont l’équivalent des commissions scolaires que nous retrouvons au Québec. La mission de la DSFM est d’assurer l’épanouissement de chaque apprenant et apprenante dans une perspective d’inclusion et de respect au profit de la communauté franco-manitobaine d'aujourd'hui et de demain. J’ai d’ailleurs pu observer que cette mission était respectée au quotidien à l’école communautaire Aurèle Lemoine. Une particularité de la DSFM est le principe d’inclusion. En effet, chaque élève est en classe régulière, puisqu’il n’y a pas de classe dite d’adaptation scolaire.


Il était une fois le français minoritaire


J’ai été surprise d’apprendre que jusqu’en 1960, l’enseignement en français était interdit dans les écoles publiques du Manitoba. En effet, la Loi Thornton de 1916 a aboli le système d’écoles bilingues. L'enseignement en français était donc interdit à travers la province du Manitoba, laissant place à l’anglais comme langue d’enseignement obligatoire. Plusieurs écoles continuaient d’enseigner illégalement en français, surtout en région. Cela a été particulièrement le cas de la petite municipalité de Saint-Laurent. Il est important de savoir qu’à ce moment, la plupart des familles parlaient le français. Les enfants étaient donc plus à l’aise de s’exprimer en utilisant cette langue première.


Au fil du temps, l’enseignement en français a été permis et valorisé dans plusieurs écoles manitobaines. Comme il m’a été raconté, la plupart des grands-parents des élèves de mon école parlent le français ou le métis, alors que leurs parents parlent l’anglais. C’est pour cette raison que la plupart des enfants sont plus à l’aise en anglais qu’en français, car c’est la langue qui est parlée à la maison. Comme vous avez pu le constater, le français à Saint-Laurent a survécu à plusieurs préjugés et lois l’interdisant. Léo Robert est d’ailleurs un homme important qui a contribué à ce que le français soit toujours présent aujourd’hui, au Manitoba. Celui-ci est connu pour son engagement dans la communauté francophone du Manitoba et son leadership dans l'histoire de la francophonie au Manitoba. Il est devenu membre fondateur de l'Association des directeurs et directrices des écoles françaises du Manitoba (ADEF) et il a occupé la présidence de cet organisme de 1988 à 1990 et de 1994 à 1996. Il s’agit toujours d’un défi aujourd’hui de préserver la langue française en communauté francophone minoritaire. Les gens qui la parlent quotidiennement sont des pionniers de la langue.


Tout comme au Québec, chaque petit village dans différentes régions du Manitoba a un accent qui lui est unique. Évidemment, j’ai eu la chance d’entendre et d’apprendre quelques mots de la langue michif, langue du petit village qui m’accueillait : Saint-Laurent. Les gens d’ici sont fiers de leur langue métisse et de son histoire.


Je constate que l’école communautaire Aurèle-Lemoine s’adapte très bien aux défis que présente le fait d’être en milieu minoritaire francophone. La langue française est valorisée au quotidien à l’école. Le fait que les parents parlent couramment l’anglais et pour la plupart, presque pas le français constitue également un autre défi avec lequel l’école doit composer. La plupart des messages envoyés aux parents sont en français et traduits en anglais, pour s’assurer que le message est compris par tous. De ce que j’ai pu constater, la communication orale avec les parents est réalisée en anglais, car peu de parents sont à l’aise avec le fait de parler en français. Je crois qu’il s’agit donc également d’un défi pour les enseignants, de devoir jongler avec ces différentes langues, soit le français avec les élèves et le personnel de l’école, et l’anglais avec les parents.


Aussi, les parents sont informés qu’ils peuvent demander de l’aide aux enseignants pour pouvoir comprendre, par exemple, le bulletin ou toutes autres informations en français qu’ils n’auraient pas saisies. Par contre, bien que les parents veuillent éduquer leurs enfants en français, les ressources professorales françaises ne fluctuent pas vers cette tendance. En effet, contrairement au Québec, les enseignants qui enseignent en français sont plutôt rares, surtout en région, comme le petit village de Saint-Laurent.


Mis à part le nombre peu élevé d’élèves dans l’école et l’inclusion scolaire, j’ai aussi pu observer d’autres différences entre le Québec et le Manitoba. Entre autres, les classes de l’école communautaire Aurèle Lemoine sont toutes des classes multiniveaux. J’ai même appris que parfois, trois niveaux scolaires sont dans une même classe. Puisqu’on ajoute à cela l’inclusion scolaire, on constate que les enseignants doivent faire beaucoup de différenciation pour répondre aux besoins de tous les élèves.


Aussi, une autre différence que j’ai pu observer est la présence d’auxiliaires dans l’école. Les auxiliaires sont présentes pour soutenir l’enseignant, soit en classe, pour aider et répondre aux questions des élèves, soit pour faire des photocopies ou pour réaliser un travail quelconque que les élèves feront par la suite. Les auxiliaires sont présentes dans plusieurs classes au cours d’une même journée. J’ai constaté que les auxiliaires sont très appréciées et très utiles aux enseignants. En effet, ils aident beaucoup. Il serait intéressant de voir si ce poste pourrait être ajouté aux écoles québécoises. Ainsi, les enseignants pourraient accomplir plus de travail en une journée, car ils seraient deux à le faire!


« En français, s’il vous plait ! »


Je crois que les élèves de l’école développent de plus en plus leur identité francophone grâce à l’école. En effet, la langue française n’est pas seulement utilisée pour l’aspect académique. Plusieurs activités sont organisées en dehors de l’école et avec d’autres jeunes de la division, qui parlent aussi le français. Ainsi, les jeunes prennent davantage conscience de la beauté de la langue française et de l’impact de son utilisation au quotidien. Les élèves prennent conscience que le français n’est pas seulement utilisé et compris à l’école, il l’est aussi lors de la réalisation de plusieurs activités, extérieures à l’école et à la communauté. Le rôle des parents dans cette perspective est d’appuyer les élèves dans leur parler de la langue française, même s’ils ne le parlent pas à la maison. Le fait que l’école soit aussi une école communautaire fait en sorte que les élèves bénéficient de plusieurs activités qui se déroulent en français. Entre autres, des cours de taekwondo et de volley-ball sont offerts les soirs de semaine. Toutefois, je crois que les élèves développent aussi leur identité anglophone à la maison et en communauté, puisque l’anglais est plus couramment parlé dans ces lieux.


J’ai eu la chance, lors de ce stage, d’enseigner l’anglais à raison d’une période de 40 minutes par jour. Au départ, je n’étais pas très à l’aise face à cette idée, mais je me suis dit que je devais faire un effort, pour montrer aux élèves que je prends aussi des risques en parlant une langue qui n’est pas ma langue première. Il s’est agi d’une importante prise de conscience pour moi. J’ai constaté que j’avais de la difficulté, après les cours d’anglais, à poursuivre mes conversations en français. L’anglais n’est pourtant pas ma langue première et je suis plus ou moins à l’aise face à l’idée de m’exprimer à l’aide de cette langue. J’ai pris conscience des défis auxquels faisaient face quotidiennement les élèves de l’école. Ils doivent sans cesse jongler entre deux langues, selon le fait qu’ils soient à l’école ou à la maison. De plus, ils sont plus à l’aise en anglais, ce qui rend leur expression en anglais plus facile et donc plus accessible et spontanée qu’en français. C’est pour cette raison que la phrase : « En français s’il vous plait! » est une phrase que j’utilisais quotidiennement à l’école pour rappeler aux élèves de s’exprimer entre eux en français et non en anglais.


Bref, WOW !


Bref, c’est avec le sourire aux lèvres et une larme à l’œil que je dis au revoir au village de Saint-Laurent, ainsi qu’à la merveilleuse école communautaire Aurèle Lemoine. L’ACELF m’a donné la chance de vivre une expérience enrichissante autant personnellement que professionnellement. J’ai rencontré des gens extraordinaires que je n’oublierai jamais. Ils ont tous contribué, chacun à leur manière, à ce que je devienne une enseignante plus accomplie et consciente de l’importance de la préservation de notre belle langue. Ces gens font face à des défis quotidiens en choisissant de parler une langue minoritaire. J’ai beaucoup appris sur la culture métisse et sur les défis présents au quotidien dans une école francophone en milieu minoritaire. Lors de mes stages précédents, j’avais davantage travaillé avec des élèves de la maternelle à la troisième année. J’ai donc pu, grâce à ce séjour de deux mois, expérimenter le fait de travailler avec des élèves de cinquième et sixième année. J’ai pris conscience de l’importance de bien parler le français et d’utiliser des synonymes pour un même concept expliqué ou une même idée véhiculée. C’est donc dans cette optique que je poursuivrai mon prochain stage au Québec.


J’espère que ce court texte vous donne maintenant une meilleure idée de ce que représente la francophonie en milieu minoritaire, ainsi que ses défis. Je souhaite, du plus profond de mon cœur, vous avoir donné envie d’enseigner au Manitoba ou de visiter le petit village de Saint-Laurent.