Stages en enseignement dans les communautés francophones

Rachel Porter-Houde — Deuxième article

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Les grandes choses dérivent souvent des petites

Ayant été scolarisée dans des écoles de la ville de Québec, enseigner au secondaire au Manitoba et découvrir le milieu d’une école francophone minoritaire en région fut toute une surprise! Ce fût très différent et enrichissant à la fois. J’ai grandi sur le plan personnel et professionnel à travers cette aventure.

J’ai été hébergée chez le directeur de l’école et sa famille à Winnipeg. J’ai donc pu visiter plusieurs endroits touristiques de cette belle ville. J’ai aussi eu la chance de me détendre dans la nature de St-Laurent durant quelques fins de semaine puisque la famille éloignée du directeur et la famille d’accueil de l’autre stagiaire m’ont accueillie à bras ouverts.


Une de mes premières impressions dans ce nouvel environnement a été le bel esprit de communauté et de solidarité qui était très présent au sein de St-Laurent. L’école communautaire Aurèle-Lemoine est un lieu rassembleur pour l’ensemble de la communauté. En effet, cette nouvelle école, qui existe depuis quelques années, offre à la population des activités plusieurs soirs par semaine entre ses murs. Que ce soit pour des cours de taekwondo, de peinture ou des soirées cinéma, tout le monde y trouve son compte! Une adaptation qui a été faite étant donné que ce n’est pas tout le monde qui parle ou comprend bien le français a été d’écrire les informations en français et en anglais sur les dépliants.


Issues d’un petit village d’environ mille habitants, toutes les personnes se connaissent par leur nom. Il est de coutume de saluer avec l’index et le majeur lorsque deux autos se croisent.


À l’école, j’ai aussi remarqué plusieurs différences. Tout d’abord, au lieu d’accueillir plusieurs centaines d’élèves comme il est usuel dans plusieurs établissements scolaires de Québec, l’école de St-Laurent ne reçoit que 70 élèves. Les classes sont toutes à années multiples compte tenu de ce nombre d’élèves peu élevé. J’ai apprécié le fait que les classes étaient peu nombreuses, soit environ 10 élèves par classe. Le secondaire regroupe 26 élèves, divisés en 3 classes. Ce sont des réalités qui surviennent souvent lorsque nous enseignons dans une petite communauté rurale isolée et en français. Ces petits groupes d’élèves me faisaient penser à mes stages en adaptation scolaire puisqu’eux aussi sont peu nombreux étant donné leurs difficultés d’apprentissage.


J’ai dû m’habituer à chanter le « Ô Canada » chaque matin avec mes élèves. Les jeunes prennent ces quelques minutes au sérieux et je sens leur sentiment d’appartenance face à leur pays. Suite à ce chant, le directeur fait des annonces au micro (évènements à venir et informations importantes) et détend l’atmosphère en souhaitant un joyeux anniversaire aux « fêtés » du jour et en mentionnant qui fut vainqueur parmi les équipes de hockey, baseball et basketball ayant joué la veille à la télévision. Ce genre de discours ne se voit pas très souvent au Québec dans les grandes écoles!


Le directeur est très engagé dans l’école. En plus d’être une figure d’autorité, il s’occupe du bon fonctionnement des activités de l’école et enseigne la musique pour tous les élèves de primaire.


Une situation que j’ai trouvée déroutante et alarmante dans mon milieu de stage est le manque d’enseignants, de suppléants et d’auxiliaires formés. En effet, peu de personnes étudient en éducation, parlent bien le français et souhaitent travailler en milieu rural au Manitoba. Ce sont les élèves qui en subiront les répercussions puisqu’ils ne seront pas aussi bien éduqués qu’ils pourraient l’être avec des ressources professorales et autres membres du personnel de l’école mieux formés. La DSFM tente du mieux qu’elle le peut d’améliorer cette situation, mais elle ne peut pas obliger des personnes éduquées et ayant un bon niveau de français à se déplacer en région pour enseigner.


Les sept enseignants de l’école ont tous une caractéristique que j’aimerais davantage développer chez moi, soit leur côté paisible. En effet, il n’y a jamais d’urgence. Le midi, on mange. À la pause, on prend une pause. Au Québec, on court toujours. On ne s’arrête jamais. Je suis quasi certaine que le Manitoba détient moins de cas de dépressions chez leurs enseignants! Ce que j’ai aussi apprécié à l’école est que ces enseignants sont les mêmes depuis plusieurs années. Les élèves les connaissent et les aiment tous. Cet attachement enseignant-élève me plaît, d’ailleurs nous apprenons très vite à l’université que le lien entre un enseignant et ses élèves est primordial pour l’engagement et la réussite scolaire.


Au Manitoba, les élèves ayant des difficultés scolaires sont inclus dans les classes ordinaires, mais ont des adaptations et du soutien pour les aider. J’ai donc dû moi-même m’adapter puisque tous mes élèves avaient des niveaux de scolarité différents.


Le conseil scolaire francophone qui nous a accueillis, moi et ma collègue/stagiaire Océanne, se nomme la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM). Celle-ci existe depuis 1994 et s’occupe de 24 établissements d’enseignement en français qui desservent 23 communautés réparties dans le Manitoba. Cette répartition permet de répondre aux différents besoins présents et d’être en mesure d’offrir un service en français dans différentes communautés manitobaines. C’est grâce au projet de loi 34, adopté en juillet 1993, que ce conseil a été créé. Cette loi porte sur les écoles publiques et leurs droits.


La DSFM a à cœur la sauvegarde et la valorisation de la langue française. Plusieurs formations ont lieu durant l’année pour les enseignants de ses écoles. Des activités telles que Jeunes manitobains de la communauté associée (JMCA) ou les camps Fusion sont présents pour motiver les élèves à avoir du plaisir tout en parlant le français. Ces évènements rassemblent plusieurs écoles à la fois.


L’histoire de St-Laurent est très particulière. En effet, cette communauté est métisse depuis des décennies. Comme vous le savez sans doute, être autochtone et parler le français n’a pas toujours été perçu comme positif et valorisant dans notre société. Les influences d’une idéologie assimilatrice qui visait l’uniformité ont causé bien des répercussions sur ces communautés minoritaires. L'adoption des lois de Thornton le 10 mars 1916 et du compromis de Laurier-Greenway créé en 1896 qui disaient que l’enseignement du français devait être illégal dans la province n’a pas amélioré leur situation. Le peuple de St-Laurent a donc vécu et évolué à travers ces pensées et ces préjugés qui les entouraient.


Voici maintenant une courte description de la communauté de St-Laurent au fil du temps. Les gens vivant à St-Laurent au tout début, soit dans les années 1820, venaient de l’Est du Canada et faisaient partie de la tribu autochtone Ojibwe. St-Laurent était un bon endroit pour habiter et pour faire de la bonne pêche. En effet, le lac Manitoba qui l’entoure lui procurait beaucoup de poissons. Avec les années, ils ont changé de nom et se sont plutôt appelés la tribu des Saulteaux. La langue qui était parlée par tous se nommait le michif.


Le nouveau peuple métis que l’on connait aujourd’hui s’est créé grâce aux Français qui sont venus pour la traite des fourrures dans les années 1800 et les anglais qui se sont établis au Manitoba par la suite et qui ont rencontré des femmes de cette tribu. Les grands-parents d’aujourd’hui parlaient donc le michif durant leur jeunesse. Cette langue est un mélange de mots cri et de mots français. En raison de la honte qu’ils ressentaient d’être minoritaires et différents, ils ont abdiqué et ont choisi d’éduquer leurs enfants dans des écoles anglophones. Les parents d’aujourd’hui ont donc perdu une bonne partie de la langue française, mais entendent leurs propres parents parler le michif et le français à la maison.

 

Avec les années, la population de St-Laurent a compris qu’elle devait être fière de sa culture et de ses origines. Les entraves légales linguistiques étant disparues, plusieurs parents ont opté pour éduquer leurs enfants dans leur langue d’origine, le français. Un bon pourcentage de la nouvelle génération d’enfants va donc à l’école de St-Laurent pour apprendre ou améliorer cette belle langue qu’est la nôtre. Les enseignants vivent des luttes quotidiennes pour préserver et pratiquer cette langue chez leurs élèves. Il n’est pas encore naturel pour ces enfants de parler en français en tout temps à l’école. Le fait que leurs parents parlent pour la plupart en anglais à la maison et qu’eux-mêmes parlent entre eux en anglais à l’extérieur de l’école offre peu de soutien. Nous ne pouvons pas connaitre l’avenir de la langue française dans la communauté de St-Laurent, mais nous pouvons croire et espérer que les prochaines générations auront cette langue à cœur et que celle-ci deviendra, qui sait, leur langue maternelle un jour.


Donc oui, suite à tous ces changements, la langue a tout de même survécu et n’est pas morte. Chaque région a sa propre manière de parler, même si la langue est la même. Les étudiants auxquels j’ai enseigné ont donc un accent et un vocabulaire particuliers lorsqu’ils parlent à l’école. Certains mots qu’ils utilisent dans leur vie quotidienne viennent de la langue des saulteux, tels que « chicoq » qui veut dire mouffette ou « ouiyasse » qui veut dire oui.


Leur langue maternelle est l’anglais pour la bonne majorité, mais j’ai senti leur sentiment de fierté et d’appartenance face à la langue française à plusieurs reprises. Une enseignante m’a mentionné que son garçon, qui ne parle habituellement que l’anglais à la maison, a écrit des messages en français à l’un de ses amis de hockey, car il savait que celui-ci allait à l’école française aussi.


Le Québec et certaines régions du Manitoba comme St-Laurent ont un but commun : garder et valoriser la langue française vivante. Ce défi est difficile à atteindre étant donné que nous sommes entourés de provinces, de villes et de voisins anglophones. Leur réalité n’est tout de même pas la même qu’au Québec, car pratiquement tous nos élèves parlent uniquement en français à la maison et à l’école.


Je trouve que le Québec maîtrise bien la langue française orale et écrite comparativement aux élèves de mon milieu d’accueil. Il y a une bonne différence lorsque les jeunes naissent et évoluent avec cette langue ou non. Un long et dur travail attend donc les enseignants pour motiver ces élèves à parler davantage le français. Les parents, quant à eux, doivent et devront continuer ce processus à la maison pour voir une belle amélioration.


Au primaire, j’ai su que plusieurs enseignants avaient une méthode spéciale pour contrer l’anglais dans leur cours. Lorsqu’un élève parle en anglais, celui-ci doit tenir un objet lourd dans ces mains jusqu’à ce qu’un autre élève parle l’anglais. Les élèves se sont vite aperçus que d’avoir un objet dans les mains était « tannant » et non pratique. Ils font donc plus attention pour ne pas parler anglais. Celui qui tient l’objet surveille ceux qui pourraient parler cette langue pour leur passer l’objet. J’ai trouvé cette technique drôle et efficace.


L’ACELF nous a permis de vivre une expérience extraordinaire et inoubliable auprès de personnes accueillantes et aimables. Elle m’a aussi ouvert les yeux sur l’évolution de la langue française dans certaines régions minoritaires et isolées.


Je repars au Québec avec un bagage d’outils et de ressources que j’ai expérimentés au cours de mes huit semaines de stage. J’ai découvert des manuels portant sur le salaire, le budget et les dépenses dont je pourrai très certainement m’inspirer avec mes futurs élèves qui fréquenteront des classes d’adaptation scolaire au secondaire. J’ai trouvé que le Manitoba avait des idées novatrices. Par exemple, le cours pratique portant sur les métiers d’art au Manitoba Institute of Trades and Technology (MITT), où les élèves de 10e année se rendent chaque semaine, est génial selon moi. Il peut apporter énormément à ces élèves et leur donner de bonnes habitudes à avoir sur le marché du travail.


J’espère qu’à travers cet article, j’aurai donné le goût à d’autres stagiaires ou enseignants d’expérimenter et qui sait, de travailler dans une province canadienne où la préservation de la langue française dans un milieu minoritaire est un enjeu important. Je ne vous le cacherai pas, le défi est énorme. Par contre, les gains et les rencontres que vous y ferez vous charmeront à coup sûr.